Combats pour les chiffres

Identités et politique : le recensement russe de 2002 dans la région Volga-Oural

 

Intervention orale :

Association for the Study of Nationalities

8ème Convention annuelle

 

3 avril 2003

Columbia University

New York

 

Xavier Le Torrivellec

 

Recommandation : ne pas citer sans autorisation de l’auteur

 

 

« Je travaille toute la nuit pour assurer la sécurité du recenseur chargé de la gare. Je ne reçois aucune prime mais je suis heureux. Depuis deux jours j’ai un fils. Et il est arrivé à temps pour se faire recenser ». Ces mots n’ont pas été rapportés par l’officier recenseur A. P. Tchekhov à la fin du 19e siècle. Ils font partie de l’histoire du premier recensement russe post-soviétique[1]. Le représentant de l’Etat russe qui les prononce est un habitant de Sibaj - la capitale « nationale »[2] de la république du Bachkortostan[3]. Peu touchées par les migrations des 18e et 19e siècles, les districts méridionaux apparaissent à la fin des années 1970 comme un conservatoire de l’ethnicité bachkire. Avec l’effacement de la croyance idéologique officielle[4], des rivalités nationalistes émergent peu à peu. Le point de friction entre académiciens bachkirs et tatars est la situation identitaire dans le nord-ouest de la république bachkire.

Cette région tampon entre la Volga urbaine[5] et l’Oural nomade est historiquement une zone de mélanges. Le premier recensement russe de 1897 y relève une nette prédominance de l’autodénomination bachkire[6]. Mais l’époque n’est pas à la focalisation sur les appartenances ethniques - socialement insignifiantes et dont il est aisé de changer. Seule l’identité musulmane est pertinente parmi les Türks des provinces russes de Qazan et d’Oufa[7]. L’unité se brise lorsqu’à travers la pensée moderniste djadide[8] les communautés locales s’approprient les catégories modernes du national. Le jeune nationalisme bachkir triomphe en 1919[9]. Soucieux de contrer les velléités hégémoniques des élites tatares, Lénine autorise par le décret du 4 juin 1922 le doublement du territoire et de la population de la Malaja Baškirja [Petite Bachkirie]. Le ressentiment tatar se dissipera d’autant moins par la suite que la politique nationale de l’affirmative action empire[10] accorde une préférence aux populations éponymes[11]. Le retrait du statut de narodnost aux Krjašeny[12] en 1926 et l’élimination des Michars et des Tiptars[13] de la liste des nationalités en 1939 déclenchent de vastes mouvements de redistributions : le pourcentage de Bachkirs augmente à chaque recensement entre 1939 et 1979[14].

Dans les années 1970, une doctrine ethno-nationale vient justifier l’enracinement local des élites bureaucratiques promues par L. Brejnev[15]. En 1978, sous la pression des factions clientélistes du sud, la langue tatare perd son statut de troisième langue officielle dans la nouvelle Constitution de la RSSA de Bachkirie, tandis que l’enseignement du bachkir est imposé dans toutes les localités rurales du nord-ouest[16]. Alors que la pratique dominante avait consisté jusqu’alors à dissocier pratique linguistique et nationalité, la nouvelle théorie consiste à proposer les Bachkirs des régions reculées de l’Oural comme archétypes culturels et linguistiques de l’« ethnie » bachkire dans son ensemble. Cette politique de « bachkirisation » eut pour conséquence le retour à l’ethnonyme « Tatars » d’une part importante des populations auparavant inscrites dans la catégorie « Bachkirs ». La déclaration de souveraineté comme « droit du peuple bachkir à l’autodétermination »[17] constitue le point final d’un long processus de construction étatique. Le Bachkortostan offre alors le cas unique d’une république de la Fédération de Russie où la nationalité titulaire n’occupe en termes démographiques que la troisième position[18]. Mais l’arrivée au pouvoir de M. Rahimov[19] marque la victoire des technocrates de l’économie – les neftjaniki [pétroliers] - et la prise de contrôle par les méridionaux du potentiel économique bachkir. La faiblesse de l’Etat eltsinien lui permet en outre de conquérir un pouvoir littéralement féodal dans une fédération asymétrique et contractuelle. Ses seuls opposants sont les membres actifs des mouvements nationaux russes et tatars, apparus sur la scène politique au début des années 1990. Les accusations de discrimination portées par ce « parti ethnique »[20] sont reprises et amplifiées par les nationalistes tatars de Qazan. Pourtant de chaque côté de la frontière, les gouvernements neutralisent les mouvements trop radicaux et s’entendent pour maintenir « l’amitié des deux républiques sœurs du Tatarstan et du Bachkortostan »[21]

Or depuis 1999, cet équilibre est menacé. Pour établir sa « verticale du pouvoir », V. Poutine s’attaque aux privilèges des républiques nationales[22]. Loin de susciter un rapprochement, la crispation des responsables locaux sur la doctrine soviétique de l’ethno-fédéralisme envenime les relations de voisinage. Prétexte à ces tensions entre Oufa et Qazan, le recensement d’octobre 2002 se rattache aussi à des évolutions de longue durée. Dans notre article, le choix est fait de déconstruire l’objet « recensement » afin de le saisir au plus proche de ce qu’il a pu représenter pour les individus concernés. D’un côté, la prégnance du conservatisme a poussé à l’inertie, à la reprise des anciens schémas interprétatifs. Il s’agissait à Oufa non pas de penser une rupture symbolique – l’insistance à Moscou sur le bilan fourni par le premier recensement post-soviétique – mais bien d’établir une continuité. Les milieux nationalistes ont accueilli l’opération statistique avec leurs credo des périodes électorales. De l’autre côté, le recensement a véritablement fait événement ; il a eu l’immense mérite de produire de l’inattendu. Sans en avoir forcément pris conscience, l’individu a pu détourner la grille administrativement imposée par l’Etat. Des identités imprévues sont venues désavouer la traditionnelle vision ethnographique, résidu d’une perception coloniale des individus. Et l’objectif initial d’obtenir un « nouveau portrait de la société »[23] a été finalement atteint.

 

 

De l’administratif à la mémoire, le recensement (fédéral) comme objet (local)

L’Etat et les nations

 

Instrument de gestion administrative de l’Etat, le recensement est aussi un pur produit de son époque. Dans le cas russe, en 2002, l’approche ethnique du territoire l’a encore une fois emporté sur une représentation en termes de citoyenneté. Il y a trois ans, le retrait de l’indication de la nationalité sur les passeports russes avait été refusé à Oufa et à Qazan. Moscou avait finalement du y accepter l’inclusion d’une page en langue bachkire et tatare. Des enjeux scientifiques ont également joué en faveur du maintien de la catégorie nationale dans le questionnaire du recensement[24]. Et en définitive la population est apparue attachée à une catégorie familière[25].

Ce fut donc sur la dimension personnelle de l’appartenance ethnique que l’esprit du temps libéral trouva à s’incarner. Dans les règlements, les instructions, les articles de presse et les discours des maîtres d’œuvre du recensement… on a partout insisté sur la liberté garantie à chacun de répondre comme bon lui semblerait à la question sur la nationalité. Si la méthode de l’autodéclaration par l’enquêté avait été retenu lors des recensements précédents, elle se trouvait toujours explicitement assujettie à une vérité supérieure[26]. En octobre 2002, pour la première fois, l’Etat se place volontairement en retrait, comme garant public d’un choix subjectif. Et à écouter les agents recenseurs, la phrase qu’ils eurent le plus souvent à répéter fut celle-ci : « nous inscrivons ce que vous dites, nous n’avons plus besoin du passeport ». D’une manière générale, le principe de liberté individuelle a servi de guide au législateur russe. Au point que le souci de protéger la vie privée a parfois semblé aller à l’encontre de l’intérêt collectif[27].

Parmi les raisons de cette libéralisation, on trouve évidemment le souci de l’Etat fédéral de réduire la force d’attraction des appartenances intermédiaires. Ce ne sont ni le Russe (russkij), ni le Bachkir ni non plus le krjašen qu’il appelait à « s’inscrire dans l’histoire de la Russie »[28]. C’est le citoyen russe (rossijskij) qu’il cherchait au-delà d’eux : se faire recenser non pour se soumettre mais pour participer en conscience au changement social, « à l’auto-organisation de la société »[29]. L’orientation libérale a été décisive à toutes les étapes du recensement : s’adressant à la société – aux individus comme aux groupes – et lui demandant de se compter, l’Etat reconnaissait l’existence en dehors de lui d’un corps social autonome. Et tout en restant garants de la scientificité du calcul, les ethnologues de l’Institut d’ethnographie et d’anthropologie (IEA) ont opté pour une liste élargie des nationalités[30].

Les administrations locales furent chargées de réaliser concrètement l’opération de recensement. Mais « simple exécutant » [31] de la volonté du ministère, le directeur du comité républicain aux statistiques (Goskomstat) se trouvait être en même temps en situation d’étroite dépendance à l’égard du pouvoir bachkir. Et comme en 1926, celui-ci eut son mot à dire[32]. Si à de rares exceptions près[33] aucune contestation sérieuse ne s’est élevée à Oufa contre le recensement, tel ne fut pas le cas à Qazan. La « docilité » bachkire ne s’explique pas seulement par une différence d’attitudes face au pouvoir central[34] ou vis-à-vis de V. Poutine[35]. Le gouvernement bachkir n’avait pas d’aussi bonnes raisons pour résister. Au Tatarstan, unis contre la liste des nationalités présentée par l’IEA, responsables politiques et représentants nationaux menacèrent de boycotter l’opération. Dans leur esprit, la valeur du choix individuel était moindre que celle d’un pourcentage majoritaire des Tatars au Tatarstan. Or le retour d’anciennes catégories nationales – Tatars de Sibérie, Tatars de Crimée, Krjašeny – risquait de fractionner l’ « indivisible » nation tatare[36]. De là à y lire une volonté délibérée du centre d’entamer la légitimité du régime tatar il n’y avait qu’un pas que de nombreux acteurs n’hésitèrent pas à franchir[37]. Les arguments présentés par V. Zorin - ministre russe des nationalités – n’ont pas convaincu[38]. La seule concession obtenue par les deux républiques de la Volga et de l’Oural fut de pouvoir traiter elles-mêmes les résultats du recensement. C’est finalement avec une autonomie administrative que le centre fédéral les intégrait à son projet d’inspiration libérale.

En réalité, chaque camp – fédéral/local - espérait tirer profit de cet événement statistique. En récoltant un peu de la légitimité étatique dont il serait porteur, mais surtout en le transformant en instrument de leur propre politique. La première constatation que nous avons pu faire sur le terrain fut le sérieux avec lequel la république bachkire se préparait au recensement. Dès l’an 2000 un programme d’action fut adopté, qui répartissait les compétences, encadrait l’activité des médias[39] et planifiait à tous les échelons le travail des administrations. Tout a commencé par la remise en ordre du territoire : dans chaque village la numérotation des maisons a été revue, et les habitants furent appelés à baptiser les nouvelles rues. Les écoles[40] et les mosquées[41] ont été mobilisées. Et le 8 février 2002, M. Rahimov décide, en considération de sa « haute importance pour l’Etat », de récompenser le district qui organiserait la meilleure « campagne de recensement »[42]. A ses yeux « il s’agit de l’un de ces rares événements qui loin de diviser, unit les individus ».

Une telle Union sacrée autour du recensement devait fatalement déboucher sur des excès de zèle. Précieux pour assurer la réussite matérielle de l’opération, les puissants leviers administratifs ont aussi permis de contrôler et d’inhiber les populations villageoises[43]. Mais si la permanence des anciennes structures sociales a favorisé le retour de réflexes propres à ces périodes d’exception que sont les élections, seule l’agressivité des acteurs nationalistes a pu déclencher une telle crise politique dans la région Volga-Oural. Une déclaration de Kh. Išmuratov a enflammé les esprits des opposants tatars[44]. Pour eux, le doute n’était plus permis sur le fait que le pouvoir ne s’engageait massivement dans le recensement que pour assurer la victoire démographique de la nationalité éponyme.

Le recensement comme objet de mémoires

 

Avant de revenir sur la chronologie des événements, il convient de s’arrêter un instant sur la vision qu’avaient du recensement les acteurs les plus indociles au pouvoir central. Pour surmonter l’épreuve et éviter l’émergence de tout discours alternatif, les nationalistes ont cherché à monopoliser le traitement de l’événement. Partisans de l’approche substantialiste de l’ethnicité, réfractaires à toute pensée de double appartenance, ils ne parlèrent que de stocks et de flux d’unités ethniques. L’enjeu de la guerre des chiffres était politique[45]. Par une dialectique à la fois traditionnelle et excessivement pragmatique, le poids politique fut mis en rapport direct avec le poids démographique[46]. Et comme à leur habitude, les deux intelligentsias - radicale et officielle - se sont réparties les tâches. Les accusations réciproques de « génocide »[47] ont ainsi pu reposer sur des argumentaires « scientifiques ».

En plus d’une lecture comptable, les ennemis partageaient une même loyauté à l’égard de leur passé. En effet, les recensements de 1979 et de 1989 ont servi de points de référence aux avant-gardes nationales bachkire et tatare pour convaincre les populations indécises du nord-ouest de leur véritable identité[48]. Celle-ci devait être « bachkire » pour retrouver les 73 mille Bachkirs « disparus » entre 1979 et 1989[49] ; ou définitivement « tatare », à la suite logique du recensement « démocratique » de 1989[50]. Les efforts historiographiques visaient à retrouver l’histoire « vraie » de ceux qui de « toute éternité » étaient soit bachkirs soit tatars. Mêlant la pratique à la théorie, les idéologues s’engagèrent en personne dans cette œuvre de persuasion. À partir de janvier 2002, beaucoup d’articles publiés dans la presse bachkire reviennent en détail sur les origines nomades des populations des districts occidentaux. Et à compter du printemps, les leaders nationaux décident d’aller au peuple. Ils partent dans les villages pour « convertir »[51]. Ils sont entraînés par leur désir de participer à la fabrication de l’histoire. En un certain sens, ils sont eux aussi convaincus de l’avancée du règne de l’autonomie. Mais plutôt que de miser sur l’individu, ils préfèrent accompagner les groupes ethniques vers leur destin politique. Ce qui leur permet de se présenter en légitimes porte-parole.

A travers ces quelques exemples, il apparaît que la doctrine ethno-nationale est à son tour victime des chocs répétés d’une modernité en marche. Et dans la mesure où l’appartenance ne va plus de soi, le discours ethniciste est contraint de s’adapter pour rester persuasif. Assimilant une partie des valeurs individualistes, il se fait plaidoyer pour l’authenticité[52]. L’apprenti néo-nationaliste prend acte de la privatisation de la mémoire – conséquence de la disparition de la mémoire comme matrice de l’histoire[53]. Il se fait l’avocat de la mémoire privée et exige de chacun qu’il se souvienne de son appartenance ethnique. Mais ce faisant il entre sans s’en rendre compte en contradiction avec lui-même. En réalité, si l’individu a « oublié » sa véritable appartenance, c’est bien parce qu’elle ne lui ressemble plus et qu’il en est détaché. Il ne reste alors plus aux gardiens de l’ethnicité qu’à parcourir sans relâche les zones de flou identitaire, et d’y prêcher le retour au monde des appartenances. De guerre des chiffres et des substances, l’affrontement nationaliste s’est mué en choc des sermons.

La politique des identités : le recensement (russe) comme moment (tataro-bachkir)

L’élection du recensement

 

En plus d’être un objet mis en forme, critiqué et réalisé – bref l’aboutissement d’une décision politique -, le recensement fut aussi et tout simplement un instant singulier, un moment de l’histoire russe. Or le saisir dans sa temporalité permet de relativiser certaines observations et d’en mieux cerner les logiques internes. Les congrès nationaux – rassemblements temporaires de représentants d’une nationalité - ont joué par exemple un rôle crucial dans la montée de la crise. Le mois d’août 2002 sert ainsi de ligne de partage entre deux périodes : à la campagne électorale des partis ethniques succède une phase d’exacerbation des tensions entre gouvernements.

En décembre 2001, le député tatar F.Safiullin intervient lors de la discussion à la Douma du projet de loi sur le recensement. Il dénonce un complot qui viserait à diviser le peuple tatar. Ce sera le point de départ d’une campagne de presse en vue d’obtenir la modification de la liste des nationalités. Or l’affirmation de l’unité tatare a pour corollaire chez les historiens de Qazan la dénonciation de l’artificialité de la langue et de la nationalité bachkires[54]. En février 2002, l’éviction par M. Rahimov d’un maire de nationalité tatare souleva un tollé général dans les milieux d’opposition[55]. Quelques jours plus tard, A. Giniatullin expliquait que des deux dangers qui menacent les Tatars de Bachkirie le plus grave n’est pas « le divorce des Krjašeny mais la « bachkirisation » du peuple tatar »[56]. Sa déclaration est approuvée le 6 avril 2002 lors d’un congrès du TOC. Pour prévenir la fraude, les 71 délégués se chargent de « conseiller » la population[57]. Une demande de soutien est adressée à Qazan. Dix jours plus tard, un membre du gouvernement tatar se rend à Oktjabr’skij, dans le nord-ouest de la Bachkirie[58]. Pour calmer le jeu, le président bachkir réaffirme publiquement que « la définition de l’identité ethnique est une affaire personnelle ». La décision du Goskomstat de retirer la question de la langue maternelle n’a pas été commentée lors du congrès des Bachkirs du Tatarstan en juillet 2002. Ce qui explique peut-être la popularité de l’exemple bachkir dans les journaux fédéraux[59]. Et c’est de plus en plus de l’extérieur que les opposants locaux attendent leur « salut »[60]. Durant l’été les campagnes de propagande s’intensifient : le 20 août, c’est au tour d’E. Sulejmanov de se rendre à l’ouest[61].

Pour la première fois dans l’histoire des républiques nationales, un président russe acceptait de se rendre dans la capitale tatare le jour anniversaire de sa déclaration de souveraineté. Le 30 août 2002, V. Poutine se trouve à Qazan pour participer au III Congrès mondial des Tatars. Organisé par le gouvernement tatar, la manifestation réunit plus de 560 délégués. Dès l’ouverture, les critiques pleuvent contre les tendances centralisatrices et contre le sort réservé aux Tatars par l’IEA. C’est dans cette atmosphère déjà pesante que va éclater un scandale retentissant. Un représentant tatar de Bachkirie prend la parole devant V. Poutine, M. Šajmiev et M. Rahimov. Après avoir redit l’impossibilité pour les Tatars d’étudier leur langue maternelle, N. Hoseinov[62] conclut qu’ « être tatar au Bachkortostan n’est pas facile ». A ce moment-là, M. Rahimov aurait « fait la grimace »[63]. De retour à Oufa, le président bachkir donne des ordres. Réaffirmant la neutralité de l’administration statistique, A. M. Ganiev s’élève contre la politisation du recensement[64]. Sur les ondes, les reportages se multiplient qui vantent les mérites de l’identité Krjašen. Parmi les activistes bachkirs, la colère est à son comble. M. Šajmiev se retrouve au cœur de la polémique, accusé d’avoir tout manigancé. Le 18 septembre 2002, les participants à une conférence « contre la falsification de l’histoire du Bachkortostan » renvoient aux historiens tatars la responsabilité d’avoir « initier la crise »[65]. Enfin, début octobre, Kh. Išmuratov interdit l’entrée du territoire bachkir à l’ensemble d’Etat tatar de chanson et de danse[66]. Du côté du Tatarstan, on ne cherche pas l’apaisement. Lors d’un passage à Tcheliabinsk, M. Šajmiev affirme que « nous, Tatars sommes un seul peuple ». Jamais les relations entre les deux présidents de la Volga et de l’Oural n’avaient été aussi mauvaises qu’à la veille du recensement d’octobre 2002.

Une autre nouveauté fut la radicalisation du nationalisme tatar de Bachkirie. En effet, une certaine confusion était perceptible au sein des élites tatares. Alors que leurs homologues de Qazan se soulevaient contre le « néo-impérialisme » moscovite, elles cherchaient à en tirer profit pour renforcer localement leurs positions. Englués dans leurs contradictions, les sympathisants du TOC ont préféré la fuite en avant. Cherchant à contrer les effets du retrait de la question sur la langue maternelle, et exacerbant la lecture substantialiste des identités, ils n’ont pas hésité à jouer consciemment avec le feu rhétorique des violences interethniques[67].

L’événement en déroulement

A l’écart de ces paroles extrêmes, le recensement s’est déroulé de façon routinière et pacifique. Et en dépit de quelques aberrations administratives[68], le district s’est révélé être un cadre territorial parfaitement adapté aux nécessités du recensement. En ce qui concerne les populations rurales, l’accueil réservé aux agents recenseurs[69] témoigne de l’image positive dont il a bénéficié[70]. Sa couverture par les médias fédéraux a été durement critiquée[71]. Un fait social global fut en effet l’important engagement en faveur de la réussite de l’opération[72]. Période de festivités et de cohésion villageoise, le recensement fut souvent considéré comme un instant privilégié, précieux témoignage d’un sentiment de vivre-ensemble[73].

Moment de dévoilement, le recensement a révélé une dimension souvent cachée du lien politique. Au cours de notre mission, rares furent les villageois qui s’intéressèrent à l’actualité des relations interethniques. S’exprimait plutôt une condamnation diffuse des exagérations venues de la ville. Par contre, les consciences étaient claires quant à la dimension étatique de l’opération statistique. Et l’Etat souverain qui les interrogeait était bien l’Etat fédéral. Particulièrement perceptible chez les personnes âgées – qui leur vie durant eurent à supporter le poids d’un Etat excessif – ce sentiment d’appartenance s’élargissait à de larges couches sociales. L’Etat se rendait plus proche et attentif en abandonnant le masque de ses administrateurs pour celui plus attrayant de ses agents recenseurs[74]. Et une fierté du devoir accompli emplissait souvent les personnes recensées. En participant ainsi à une œuvre d’intérêt général, l’individu retrouvait une place de citoyen[75].

Un tel enthousiasme n’a pas suffi à éviter erreurs et confusions. A la relative inexpérience des recenseurs – majoritairement recrutés parmi le personnel des bibliothèques – est venu s’ajouter la complexité du questionnaire[76]. Les instructions relatives à la question 9.2 les invitaient à indiquer la langue maternelle de la personne interrogée. Or très souvent, soit la question n’était pas posée, soit le recenseur l’interprétait à sa manière[77]. Les recensés ont eux aussi fait un usage immodéré de toutes ces imprécisions[78]. Finalement, les résultats obtenus sur les questions des langues parlées ne semblent guère exploitables.

L’individu en autonomie : le recensement (collectif) comme geste (individuel)

Le recensement des identités

 

Soumis au cadre rigide posé par les questions du recensement, l’individu a néanmoins pu faire acte d’indépendance. Libre de ses réponses, il a pu se bricoler une identité. Les nombreux cas de familles issus de mariages mixtes sont caractéristiques de ce phénomène[79]. Parallèlement des revendications communautaires ont profité de l’occasion pour s’exprimer[80]. Il est apparu que l’inadéquation entre le découpage ethnique et les identifications individuelles a été le plus souvent résolue au bénéfice des secondes. Les anciennes représentations identitaires perdent progressivement de leur sens au profit de nouvelles combinaisons. Même sans connaître les résultats définitifs, on peut déjà dire qu’en Bachkirie le recensement de 2002 aura marqué une augmentation notable de l’ « abstentionnisme ethnique », c’est-à-dire de cette pratique du refus délibéré de se définir tel qu’on le devrait, en se rapportant à une seule couleur - comme sur les vieilles cartes des ethnographes soviétiques[81].

De manière tout à fait significative, ces expérimentations ont trouvé une voix pour les défendre. En effet, la crise ethno-politique de l’automne semble avoir renforcé certaines tendances à la modération, au dépassement politique des divisions ethniques. Même si elle est encore naïvement formulée, la (pré)vision d’une fusion « postmoderne » des ethnies türkes entre en résonance avec un certain état présent de la nouvelle diversité sociale. Dotée d’une indéniable capacité de persuasion, cette pensée relève de l’utopie créatrice, elle ouvre sur un avenir différent[82].

S’ils ne peuvent être saisis que dans l’espace des pratiques quotidiennes - ou lors d’événements massifs comme un recensement - ces phénomènes de fluidité identitaire renvoient en même temps à la longue durée de l’histoire[83]. Et par rapport à l’histoire des territoires, il semble qu’il ne soit pas anodin que le « phénomène » Krjašen soit apparu justement là où le terrain des appartenances est le moins ferme, dans le nord-ouest de la république bachkire.

à la recherche des Krjašeny

 

Plus que s’appesantir sur les calculs anti-tatars qui ont certainement accompagné la réintroduction des Krjašeny dans la liste des nationalités[84], il importe de comprendre la nature et la portée d’une telle décision[85].

Pour une part elle fut imposée au gouvernement russe sous la pression de communautés locales[86] soucieuses d’obtenir certains droits culturels. En termes symboliques, il s’agissait aussi pour l’Etat fédéral de corriger une injustice, en revenant sur la décision prise en 1926 par Staline de priver les Krjašeny du statut de narod. L’accomplissement en direct d’un devoir de mémoire fut certainement pour beaucoup dans le succès médiatique de ces « Tatars orthodoxes »[87]. Mais pareil « réveil » de l’histoire s’explique avant tout par l’engagement d’acteurs individuels dans l’espace imaginaire de la « culture » krjašen : « depuis quelques temps, les jeunes d’ici ont commencé à s’intéresser à leurs origines, ils veulent leur nation »[88]. Ils ne sont plus sensibles à une appartenance qui s’imposerait à eux de l’extérieur ; le choix d’une identité est leur affaire[89]. Convaincue de la légitimité de sa préférence, une jeune fille de Bakaly n’a pas hésité à exiger des recenseurs qu’ils annulent la réponse donnée pour elle par ses parents et l’inscrivent non comme tatare mais comme Krjašen.

D’autre part, les motivations religieuses sont inefficaces pour expliquer cette réappropriation : membres d’une société en voie de rapide sécularisation, les Krjašeny ne sont pas plus croyants que leurs cousins russes ou tatars. Au contraire, c’est bien l’effacement du religieux qui est à la source de cette quête identitaire, de ce besoin de sens. On se trouve ici devant un phénomène typiquement post-moderne de sortie de la religion[90]. Ce processus place les personnes touchées en décalage par rapport à leur environnement social immédiat. La jeune fille ne sait pas précisément ce qui la distingue d’une tatare. Est-ce la langue, la religion, l’histoire… ou même - selon certains[91] - le caractère ? Mais en réalité, à la différence justement des Tatars qui l’observent avec condescendance, peu lui importe. En s’allégeant de l’appartenance, elle a quitté le règne de la substance, et peut-être celui de la croyance en l’unicité de la vérité.

 

Si le cas des Krjašeny est exemplaire, c’est parce qu’il fut le point de coïncidence entre une revendication locale et une proposition fédérale. En délégitimant la grille ethnique, l’élan libéral du recensement a provoqué la radicalisation des mouvements nationaux. Et parce qu’en continuité avec l’héritage soviétique, les leaders nationalistes monopolisent l’opposition politique, ces rivalités nationales ont mené à un degré inédit de tension les relations entre les deux républiques türkophones de la région Volga-Oural. Or l’entrée dans l’ère du pluralisme social signifie l’effacement - après celui de la domination idéologique du communisme - des sous-idéologies nationales. Le choc risque d’être particulièrement traumatisant. Mais plus que le danger d’une surenchère nationaliste et d’éventuels conflits, le danger principal réside dans l’absence de pluralisme politique. Si les groupes ethniques ont pu servir pendant trente ans de substitut à la société civile, l’autoritarisme de M. Rahimov, en contraignant ses adversaires à la radicalité, a inhibé l’esprit civique de ses citoyens. Considérer sa récente décision d’instaurer un pouvoir parlementaire comme un signe d’ouverture serait faire un pari risqué sur l’avenir. Il reste en tout cas que le recensement a joué un rôle décisif de cristallisation. A travers lui des potentialités se sont exprimées qui sont propres à une époque de globalisation. L’automne 2002 aura marqué pour la Russie non pas une entrée tardive dans la modernité mais l’entrée dans la modernité tardive.

 

Paris, le 15 mars 2002

 

Références

 

 

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Yuri Slezkine, « The USSR as a Communal Apartment, or how a socialist State promoted ethnic particularism », Slavic Review, Summer 1994, vol. 53-2.

 

Charles Robert Steinwedel, Invisible Threads of Empire : State, Religion, and Ethnicity in Tsarist Bashkiria, 1773-1917, Ph.D diss., University of Columbia, 1999.

 

 

 

© Xavier Le Torrivellec

EHESS-Paris

xavierLT@libertysurf.fr

 

Le Bachkortostan en Russie

 

 

Source : Jean Radvanyi, La nouvelle Russie, Paris : Armand Colin, 1996.

 

 

 

 

 

Composition nationale en 1989

 

 

 



[1] Voici ce que répondait le jeune milicioner présent dans la gare de Sibaj la nuit du 15 octobre 2002. Ces propos ont été recueillis dans le cadre d’une mission d’étude du recensement russe. L’auteur souhaite exprimer ici sa plus vive reconnaissance aux responsables du programme « Identité et recensement russe de 2002 » - Catherine Goussef, Dominique Arel et Valery Tichkov – pour la confiance qui lui a été accordé. Merci à Françoise Daucé pour le soutien financier accordé par l’observatoire français à Moscou et à Ildar Gabdrafikov pour son amicale collaboration.

[2] En russe, le terme national renvoie à l’appartenance ethnique. Cf. Marie Mendras, Un Etat pour la Russie, Paris : Editions Complexe, 1992.

[3] République souveraine au sein de la Fédération de Russie, le Bachkortostan - territoire de 143 600 kilomètres carrés et peuplé de plus de 4 millions 55 mille habitants dont un million dans la capitale, Oufa - a obtenu au début des années 90 une autonomie économique et politique plus étendue que les autres sujets fédérés, du fait notamment de sa stature nationale – comme ancienne République Socialiste Soviétique Autonome de Bachkirie (RSSA) – et de la présence sur son territoire d’industries pétrochimiques et militaires de toute première importance. Voisine du Tatarstan, la république bachkire est séparée du Kazakhstan par le corridor d’Orenbourg, large d’une centaine de kilomètres.

[4] Et l’émergence d’une société civile active en URSS, voir Moshe Lewin, La grande mutation soviétique, Paris : la découverte, 1989.

[5] Les populations autochtones sont sédentaires depuis au moins l’époque de la Horde d’Or – depuis l’arrivée des Bulgares de la Volga selon les académiciens « bulgaristes ». Victor A. Shnirelman, Who gets the Past? Competition for ancestors among Non-Russian Intellectuals in Russia, Washington, D.C., 1996.

[6] M. I. Rodnov, « Čislennost' tjurskogo krestj'anstva Ufimskoj gubemii v načale xx v.: (Démographie de la paysannerie türke du gouvernorat d’Oufa au début du XXe siècle), Etno-grafičeskoe obozrenie, 6, 1996, p. 122-123.

[7] Voir Allen J. Frank, Islamic Historiography and « Bulghar » Identity among the Tatars and Bashkirs of Russia, Leiden : Brill, 1998.

[8] Voir L’Islam de Russie, Conscience communautaire et autonomie politique chez les Tatars de la Volga et de l’Oural, depuis le XVIIIe siècle, éd. S. A. Dudoignon, D. Is’haqov & R. Möhämmätshin, Paris : Maisonneuve et Larose, 1997.

[9] Par le décret du 20 mars 1919 le Sovnarkom crée la RSSA de Bachkirie.

[10] Terry Martin, The Affirmative Action Empire, Nations and Nationalism in Soviet Union, 1923-1939, London : Cornell University Press, 2001.

[11] A travers la politique de korenizacija [indigénisation] menée par le Parti dans les républiques nationales de l’URSS, la nationalité titulaire est favorisée pour toutes les fonctions représentatives.

[12] Ils sont les Convertis, ceux qui parmi les Tatars de Qazan furent christianisés de force par les Russes dès le 17e siècle. Voir Azade-Ayse Rorlich, The Volga Tatars, a profile in National Resilience, Stanford: Hoover institution press, pp. 40-44.

[13] Peuples d’origine vraisemblablement ougrienne türkisée, les Michars et les Tiptars constituèrent des groupes privilégiés du fait des services militaires qu'ils rendaient aux Russes. Par la suite, les conditions sociales avantageuses dont ils bénéficièrent attirèrent de nombreux migrants tatars, maris, tchouvaches, oudmourtes... qui, ayant rompu avec leur groupe d’origine, s'incorporèrent à cette catégorie. Voir notamment A. Z. Asfandjarov, « Tiptary, social’no-etničeskoe i lingvističeskoe soderžanie termina » [Les Tiptars, contenu socio-ethnique et linguistique du terme], dans le recueil Baškirskaja etnonimija [L’ethnonymie des Bachkirs], Oufa, 1987, pp. 57-60.

[14] Se déclarer bachkir est profitable et largement facilité par la proximité de langue et de culture entre tatars et bachkirs. Ces derniers passent ainsi de 671 à 936 mille – soit 21,2 à 24,3% de la population de Bachkirie entre 1939 et 1979. Cf. Bilal H. Juldašbaev, Baškiri i Baškortostan, etnostatistica, [Bachkirs et Bachkortostan, ethnostatistique], Oufa, 1995, p. 31. 

[15] Nommé Premier secrétaire du Parti pour la RSSA de Bachkirie en 1969, M. Šakirov restera à son poste jusqu’en 1987.

[16] Jusque-là les populations y bénéficiaient d’un enseignement en tatar. En effet, la création en 1923 d’une langue littéraire bachkire sur la base du dialecte Kuvakan du sud explique que 89 % des « Bachkirs » du nord-ouest aient déclaré, lors du recensement de 1926, le tatar comme leur langue maternelle. Cf. B. H. Juldašbaev, Baškiry..., op. cit., pp. 28-30.

[17] Le 11 octobre 1990, le Soviet suprême de la RSSA de Bachkirie vote à l’unanimité la déclaration de souveraineté.

[18] Les chiffres officiels retenus pour le recensement de 1989 font état de 21,9 % de Bachkirs, 28,4 % de Tatars et 39,9 % de Russes.

[19] Né en 1934 dans un village du sud, Murtaza Rahimov est élu président de la république du Bachkortostan en 1993 et réélu en 1998.

[20] L’expression est de V. Tichkov. Nezavisimaja Gazeta, 04-10-02.

[21] En avril 2002, M. Rahimov renouvelle sa confiance à M. Šajmiev, président du Tatarstan. 

[22] Jusqu’à présent la volonté d’imposer la « dictature de la loi, égale pour tous » a débouché sur la mise en conformité des normes républicaines avec la Constitution fédérale.

[23] La campagne d’information sur le recensement a débuté très tôt dans les zones reculées de la république bachkire : « La société va obtenir un nouveau portrait instantané », Oktjabr’skij Neftjanik, 30-10-01.

[24] Pour une clarification des enjeux et des négociations autour de la préparation du recensement au niveau fédéral, voir V. V. Stepanov, « Rossijskaja perepis’ 2002 g. » [le recensement russe de 2002], in Issledovanija po priskladnoj i neotlojnoj ètnologii, N° 145, Moscou, 2001.

[25] Au cours de l’enquête, nous avons noté une différence notable dans l’importance accordée aux dimensions citoyenne et nationale de l’identité. Très souvent, avant de répondre, les recensés attendaient que le recenseur leur précise ce qu’il entendait par « citoyenneté ». Ils répondaient au contraire spontanément à la question 7 sur l’appartenance nationale.

[26] Dans les années 1920, les statisticiens et les ethnologues souhaitaient encore obtenir la carte la plus « précise » des peuples de l’empire. Après 1937, la nationalité devient une catégorie opératoire, utilisable par l’Etat policier et souvent imposée pour démontrer le succès du projet de fusion ultime des peuples soviétiques. Voir sur ce sujet le chapitre 10 de l’ouvrage d’Alain Blum et Martine Mespoulet, L’anarchie bureaucratique, Statistique et pouvoir sous Staline, Paris : La Découverte, 2003.

[27] Cas très rare dans l’histoire des statistiques, le recensement russe ne fut pas obligatoire. Cf. V. Tichkov, « Perepisdoljna bytobjazatel’noj » [le recensement doit être obligatoire], Nezavisima Gazeta, 30-09-02.

[28] « Vpiši sebja v istoriju Rossii » fut le plus fameux slogan du recensement.

[29] V. Tichkov, La politique des chiffres, p. 1. 

[30] Entre l’IEA et le Goskomstat, les débats furent vifs sur la formulation des questions. Le souci conservateur des ethnologues – maintien de la langue maternelle et de la religion – a été compensé par leur libéralité dans la rédaction de la liste des nationalités : 198 nationalités, soit quatre de plus qu’en 1926. Voir V. Stepanov, « The 2002 Russian Census : Approaches to Measuring Identity », manuscrit, p. 15.

[31] Entretien du 01-10-02 avec A. M. Ganiev.

[32] Voir Juliette Cadiot, « Les relations entre le centre et les régions en URSS à travers les débats sur les nationalités dans le recensement de 1926 », in. Cahiers du monde russe, Vol. 38(4), octobre-décembre 1997, p. 605.

[33] Entretien du 02-10-02 avec Amir Juldašbaev, durant lequel le conseiller présidentiel pour les questions nationales s’est élevé contre l’abandon de la catégorie de la langue maternelle : « c’est la preuve des dégâts que peut produire le multiculturalisme prôné à Moscou ».

[34] En décembre 2002, une modification de la Constitution bachkire de 1993 a fait disparaître toute référence à une quelconque souveraineté du Bachkortostan.

[35] Plusieurs fois repoussé, le recensement a finalement pris place entre deux échéances décisives pour l’avenir de la région Volga-Oural : la réélection l’an dernier du président tatar ; et en juin prochain, la fin du mandat du président bachkir.

[36] Voir l’intervention de D. Gorenbourg, « Tatar Identity: A United, Indivisible Nation? », Convention ASN, 03-04-03.

[37] Entretien du 10-10-02 avec F. I. Davletšin - mullah de la mosquée de Bakaly - qui dénonce la « politique de génocide menée par Moscou ».

[38] Le 30 août 2002 - lors du III congrès mondial des Tatars – il explique que « les recenseurs n’auront pas avec eu la liste des nationalités ». Cf. RFE/RL, 30-08-02.

[39] Une propagande intensive est programmée. Orchestrée par la Commission du recensement présidée par H. Išmuratov – vice-premier ministre – elle s’appuie sur un calendrier précis et impose à tous les journaux républicains la teneur des articles à publier.

[40] Organisé les 17 et 18 septembre 2002 dans toutes les écoles de Bachkirie, le « recensement des enfants » a été présenté dans les journaux locaux comme la reprise d’une expérience menée avec succès en en 1990 aux Etats-Unis auprès de deux millions d’enfants. Bašinform, 18-09-02.

[41] « Participer au recensement est le devoir [de chaque musulman], exactement comme prier cinq fois par jour », entretien accordé par Ferit Salman - vice-président du conseil musulman central pour la Russie - à l’agence Bašinform le 14 août 2002.

[42] Baškortostan, 10-02-02. On a pu remarquer l’emploi d’un vocabulaire militaire pour insister sur l’ampleur de l’opération : plus de 15 mille agents recenseurs chargés de la conquête territoriale et répartis entre 72 perepisnye punkty. Dans ces QG ruraux du recensement, sur la carte accrochée au mur, la progression des brigades de recenseurs, et les soupirs des chefs de bureau : « sans la boue on aurait pu terminer le 12 ». Entretien du 10-10-02 avec Z. R. Saitgareev – chef du département des statistiques du district (rajon) de Bakalinskij.

[43] La nature bureaucratique du régime bachkir est représentée par ces 54 chefs de districts qui nommés directement par M. Rahimov, sont maîtres sur leurs terres. C’est ainsi par exemple que l’absence d’autorisation officielle du Goskomstat a valu à l’auteur de ces lignes d’être expulsé le 14 octobre 2002 du Kukarchinskij rajon. Et que dire alors de l’autonomie de l’employé de kolkhoze, qui espère être recruté comme policier pour recevoir un salaire en roubles et non plus en sacs de farine ?

[44] « De l’exécution rigoureuse du plan de travail, de l’action coordonnée de tous les organes du pouvoir exécutif dépend la qualité des résultats du recensement ». A. Giniatullin, représentant du TOC -  fondé en janvier 1989, le TOC (lire « tots » : Centre public tatar) Tatarskij Obšestvennyj Centr est le mouvement national tatar le plus solidement implanté en Bachkirie - a interprété cette déclaration comme l’ordre donné aux chefs de districts que les résultats soient meilleurs que lors du recensement de 1979. Entretien du 16-10-02 avec A. Giniatullin.

[45] Résultat d’opérations mathématiques souvent assez complexes – intégrant des ratios de croissance naturelle et de migrations – les pronostics étaient dans un cas 30% de Bachkirs, dans l’autre 12%.

[46] Le statut de langue officielle est accordé en Bachkirie au russe et au bachkir. L’injustice tient pour les leaders d’opinion tatars à l’oubli qui serait ainsi signifié de leur suprématie démographique par rapport aux Bachkirs.

[47] Lors du meeting du 1er mai à Qazan, les  autorités bachkires furent accusées de commettre un « véritable génocide des Tatars ». En réponse, et pour la première fois dans l’histoire de la Bachkirie, une condamnation similaire est publiée dans un journal financé sur le budget républicain. Cf. Baškortostan, 10-05-02.

[48] Sur ce sujet complexe des variations identitaires dans le nord-ouest de la Bachkirie, voir D. Gorenbourg, « Identity change in Bashkortostan: Tatars into Bashkirs and back », in Ethnic and Racial Studies, 22/3, May 1999.

[49] Pour les auteurs bachkirs, la baisse du nombre de Bachkirs entre 1979 et 1989 est la preuve de leur assimilation par les Tatars. Cf. Ì. Êulšaripov, Tragičeskaja demografija [La démographie tragique], Oufa : Kitap, 2002, p. 17.

[50] Lors du recensement de la Glasnost, beaucoup de Tatars n’auraient pas craints de se recenser comme tels.

[51] Souvent employé, ce terme évoque le sursaut des croyants dans le grand mouvement de sortie de la religion. Cf. Marcel Gauchet, Le désenchantement du monde, Une histoire politique de la religion, Paris : Gallimard, 1985.

[52] Ce thème est désormais omniprésent parmi les milieux intellectuels : il y aurait les « Nastojaščie Tatary » et les Krjašeny ne seraient que des « Nenastojaščie Tatary ».

[53] La coïncidence de l’histoire avec la mémoire collective permettait aux individus d’accepter que leur identité sociale soit le résultat non d’un choix mais d’une naissance. Dans les sociétés traditionnelles, l’individu est contraint à l’appartenance pour être soi-même dans une société soumise aux lois de l’identique. La modernité marque dans le domaine identitaire le passage de l’appartenance imposée à l’identité choisie. Sur ce thème, voir l’introduction de Pierre Nora, « La fin de l’histoire-mémoire », dans Les lieux de mémoire, Paris : Gallimard, 1997.

[54] En février, R. Hakimov - conseiller politique de M. Šajmiev – publie un article où il apparaît que « le peuple bachkir a été imaginé pour répondre à des objectifs politiques ». L’article sera gracieusement distribué sous forme de brochure dans les régions « tatares » de Bachkirie. « Kto ty tatarin ? », [Tatar qui es-tu ?] Qazan, 2002.

[55] A. Galiev, maire de Salavat - troisième ville de Bachkirie en termes démographiques et seconde en poids économique -, est démis de ses fonctions le 20 février 2002. En fait, il a échoué dans sa tentative de prise de contrôle d’une raffinerie situé sur le territoire municipal. Dans la capitale, les milieux d’opposition profitent des manifestations de soutien pour traduire cet incident « mafieux » en termes ethniques. Dans la lettre adressée le 25 février au président russe, plusieurs organisations tatares dénoncent la politique discriminatoire du président bachkir.

[56] Résolution du TOC, 14-02-02.

[57] Si jusqu’à présent aucun cas de fraude n’a pu être sérieusement établi, il n’en reste pas moins que l’attention des autorités républicaines était particulièrement vive : trois témoignages concordent sur les consignes qui auraient été données pour que chaque soir un comptage des Bachkirs soit effectué par voie administrative. Entretien du 17-10-02 avec I. A Ognev, inspecteur fédéral pour la république du Bachkortostan.

[58] Membre du Comité d’Etat aux questions ethniques, I. Tahirov dirige également le comité permanent du congrès mondial des Tatars.

[59] Entre autres, l’article dans lequel Mikhaïl Guboglo condamne ce retrait au motif qu’il va déboucher sur une augmentation artificielle du nombre de Bachkirs « puisque 16,9% d’entre eux déclarent le tatar comme leur langue maternelle », « Kto otnjal rodnoj jazyk ? » [Qui a soustrait la langue maternelle ?], Nezavisima Gazeta, 22-07-02.

[60] Début août, la rumeur se répand d’une éventuelle mission d’observateurs internationaux. Entretien du 04-10-02 avec S. Dubovskij - représentant du parti Rus’ en Bachkirie.

[61] E. Sulejmanov dirige le Kurultaj - le comité permanent du congrès mondial des Bachkirs, RFE/RL, 20-08-02. 

[62] Directeur d’une école tatare dans la ville de Belebej, il sera démis de ses fonctions peu de temps après.

[63] V. Poutine a réagi du tac au tac en demandant s’il est aisé d’être russe au Tatarstan ou Tchétchène à Moscou, Trud, 31-08-02.

[64] Lors d’une conférence de presse, le directeur du Goskomstat insiste sur le fait que « chaque individu disposera du droit de se faire recenser comme représentant de la nationalité qu’il souhaite ». RFE/RL, 10-09-02.

[65] Ils dénoncent les visées panturquistes de leurs collègues de Qazan, qui inciteraient à l’assimilation des Bachkirs par les Tatars pour créer un « grand Tatarstan ». Entretiens le 06-10-02 avec I. G. Ilišev - nouveau directeur de l’Institut d’histoire – et M. Kul’šaripov - professeur à l’université d’Etat bachkire et principal idéologue du mouvement bachkir.

[66] Nezavisima Gazeta, 02-10-02.

[67] Reprenant à son compte une formule journalistique – Cf. « Qui a besoin d’une seconde Tchétchénie ? », Argumenty i Fakty, 11-09-02 – la lettre rédigée le 6 octobre 2002 lors d’une réunion des leaders tatars et adressée à V. Poutine, évoque « la situation d’oppositions nationales en Bachkirie, qui se transforme peu à peu en un conflit interethnique de type caucasien ».

[68] Même proches d’un autre rajcentr, certains villages n’ont été que tardivement intégrés à l’opération, à cause de l’éloignement avec le rajcentr de leur district.

[69] Le passage du recenseur était un instant rituel. Offrir le thé était le minimum dans une logique de dons. Un représentant de l’Etat recenseur s’est ainsi vu offrir d’aller aux bains qu’on lui avait préparés.

[70] Lors des entretiens menés sur place, les recenseurs ont souvent fait état de cette attente de la population. Nombreux furent les récits de personnes âgées qui ne sont pas sorties de chez elles avant d’avoir été recensées. Les enfants couraient souvent au devant du recenseur pour le prévenir: « on veut répondre nous-mêmes » et lui demander « Où est le milicioner ? Dans les journaux on dit que vous devez être accompagné d’un milicioner » [...]. 

[71] Ceux-ci furent accusés de déformer et de dramatiser la réalité. L’exemple le plus souvent cité fut ce reportage du 8 octobre 2002 sur ORT à propos d’un village sibérien refusant de se recenser tant que le gaz ne serait pas installé.

[72] Aucun cas de refus ne nous a été signalé dans les villages traversés. Tout le monde sans exception devait y mettre du « chien ». Un agent recenseur témoigne : « quand je suis sortie de la maison le chien a commencé à aboyer, alors son maître lui a dit « mais quoi tu n’as pas écouté la télé ! Ils ont dit de ne pas aboyer contre les recenseurs ! ».

[73] « Connaître tout le monde dans le village » fut une raison souvent invoqué par les agents recenseurs pour nous expliquer les raisons de leur engagement.

[74] L’idée marketing de doter chaque agent recenseur d’une valise noire n’a pas peu contribué au succès populaire du recensement. Au point d’en devenir le symbole : à sa vue les enfants criaient « oh ! Comme à Moscou ».

[75] Le 19 octobre 2002 à l’IEA, V. Zorin déclarait que « même si certains ont confondu le recensement avec une élection, pour la première fois les rossijanine se sont sentis un seul peuple ».

[76] Entretien du 10-10-02 avec I. Matveev – chef du département statistique du district de Bakaly de 1972 à 1997.

[77] Face au désir de certains Krjašeny de déclarer la langue Krjašen comme maternelle, des recenseurs nous ont expliqué avoir refusé parce qu’une « telle langue n’existe pas, il faut choisir entre russe et tatar ».

[78] Après s’être inscrit comme bachkires certaines personnes sont allées au bout de leur choix identitaire en indiquant la langue bachkire comme leur langue maternelle. Mais souvent la recommandation du recenseur de savoir parler les langues indiquées était dissuasive. D’autre part, les jeunes furent nombreux à se déclarer de nationalité tatare ou bachkire mais à indiquer le russe comme langue maternelle.

[79] Les cas furent innombrables de « négociations » entre parents pour le choix de la nationalité de leurs enfants. Sur le mode de la légèreté, on a le plus souvent trouvé un compromis : un enfant sera russe comme son père et l’autre sera krjašen comme sa mère. Et les « enfants savent qu’ils peuvent aussi répondre eux-mêmes aux questions des recenseurs. Et comme à Bakaly on a vraiment beaucoup de familles mélangées, l’enfant indique souvent lui-même la nationalité qu’il choisit, celle de sa mère ou celle de son père »,  Focus group-3, 10-10-02

[80] Par exemple les revendications communautaires des Cosaques du Don décrites par Catherine Gousseff.

[81] Sans parler des identités loufoques dont la promotion a été faite au plus haut niveau, les cas furent fréquent de parents qui attribuèrent à leurs enfants une nationalité différente de la leur : bachkire à un enfant né de parents russes « parce que nous vivons en Bachkirie ». De même on nous a souvent répété que les sermons nationalistes auraient l’effet contraire de celui attendu par leurs auteurs. Plusieurs lettres sont parvenues au journal local de Čekmaguš qui s’élevaient contre la propagande « présentant les Tatars de Bakaly comme des Bachkirs », « il y en a assez de tous ces discours autour de l’identité alors que chacun doit choisir tout seul ». Entretien du 09-10-02 avec M. Nazirov – rédacteur en chef du journal Igenče, district de Čekmaguševskij.

[82] R. I. Nigmatulin – député à la douma d’Etat et Président de l’Académie des Sciences du Bachkortostan – est le promoteur d’une pensée de la subjectivité absolue en matière identitaire. Ainsi lors de son intervention le 3 août au second congrès des Tatars du Bachkortostan : « C’est la tendance actuelle dans les sociétés ouvertes. […] Les individus peuvent avoir plusieurs nationalités. Je me sens moi-même tatar, bachkir et russe », Cf. Vestnik Akademii Nauk RB, 2002, tome 7, N° 3, p. 41.

[83] Voir sur ce sujet, Le Torrivellec Xavier, « Entre steppes et stèles, Territoires et identités au Bachkortostan », Cahiers du monde russe, 41/2-3, avril-septembre 2000.

[84] Ainsi cette observation d’un fonctionnaire local : « C’est comme si on les inventait aujourd’hui. On les recherche comme l’abominable homme des neiges ». Entretien du 11-10-02 avec R. Zagitgariev, chef du département des statistiques du district de Bakaly.

[85] Les Tiptars n’ont toujours pas obtenu de figurer dans la liste des nationalités.

[86] Les Krjašeny seraient entre 12 et 30 mille en Bachkirie, surtout concentrés dans les régions occidentales. Ils représenteraient près de 30 % de la population dans le district de Bakaly.

[87] Même le journal Le monde - dans son édition du 10 octobre 2002 - évoque ces « déracinés » que Staline a privés d’identité.

[88] Entretien du 10-10-02 avec A. A. Bjakševa - directrice de la bibliothèque municipale de Bakaly et animatrice des groupes folkloriques Krjašen. Issue d’une famille tatare, elle s’en est écartée lors du recensement en se déclarant Krjašen. 

[89] Lors de plusieurs entretiens de groupes, les agents recenseurs interrogés nous ont fait part de leur étonnement devant le fait que les Krjašeny étaient souvent à la fois surpris et heureux de la possibilité qui leur était offerte et à laquelle ils ne parvenaient pas à croire : « c’est bien vrai que vous inscrivez Krjašen ? ». A tel point qu’il arrive à certains de « penser en krjašen », Focus-group 3, 10-10-02.

[90] Voir sur ce thème l’ouvrage de Marcel Gauchet, Le désenchantement du monde, Une histoire religieuse du politique, Paris : Gallimard, 1985.

[91] Entretien du 11-10-02 avec E. Artemiev, représentant du centre national-culturel krjašen de la république du Bachkortostan.