Rostov à l’heure du recensement

 

Catherine Gousseff

 

            Dès l’arrivée à l’aéroport de Rostov, l’évènement d’actualité peut difficilement être ignoré. Devant la salle de réception des bagages où se presse une foule impatiente l’unique affiche murale attire l’attention : “inscris toi dans l’histoire”. Le neuvième recensement de la population de la Fédération de Russie est sur le point de commencer. A Rostov, le slogan du Goskomstat revisité par la cosaquerie du Don est devenu “ostavsled v historii”.

            13 ans après le dernier recensement soviétique, la situation identitaire et géopolitique de l’oblast s’est beaucoup transformée et la “photographie” que peut en offrir le recensement de 2002 nourrit, a priori, bien des interrogations. Devenu territoire frontalier de l’Etat ukrainien à l’ouest, nouvelle terre d’accueil des nombreux migrants ayant fui les tensions et les conflits inter-ethniques des anciennes républiques d’Asie centrale et du Caucase, centre restauré de la cosaquerie historique du Don, l’oblast de Rostov renoue-t-il, en ce début de XXIe siècle, avec son identité de  terre de marches et de confins qu’il était, jadis, dans l’empire russe ?

L’enquête menée à Rostov auprès de différents acteurs locaux, représentants de l’administration de l’Okrug et de l’oblast, portes-paroles des communautés nationales (la plus importante étant la communauté arménienne), journalistes, universitaires spécialisés dans l’étude des transformations régionales (socio-économiques et démographiques), l’analyse de la presse locale et les entretiens effectués avec les agents-recenseurs (étudiants pour la plupart) ou dans les points de recensements, esquissent différents points de vue sur les attentes et les enjeux du recensement qui convergent, néanmoins, sur plusieurs aspects. A l’opposé des Kraj, plus au sud de Stavropol et surtout de Krasnodar, où l’accroissement très important de la présence des nouveaux migrants formant, pour une part, des populations “allogènes”, est devenu un thème récurrent de tensions et d’instrumentalisations sur les scènes politiques locales, l’oblast de Rostov se veut être un modèle de coexistence multi-ethnique et d’intégration. Rostov, capitale du nouvel okrug de Russie du sud, s’appuie volontiers sur son histoire ancienne, celle du temps de la Grande Catherine et de l’établissement du peuplement arménien de l’ancienne forteresse de Nahitchevan (aujourd’hui quartier de la ville), pour revendiquer avec fierté le brassage heureux des cultures et des peuples qui fondent l’identité de la cité et légitime jusqu’à aujourd’hui sa dimension multi-ethnique. Pour autant, la question nationale est loin d’être absente dans la région et elle a surgi de façon relativement spectaculaire, depuis la fin des années 1980, à travers l’émergence des groupes cosaques et de leur revendication, réitérée dans le cadre du recensement, à être reconnus comme peuple (narod) à part entière. Cette aspiration à refonder l’identité historique de la région du Don comme identité distincte des Russes par l’affirmation de l’existence d’un ethnos “cosaque” est l’enjeu principal qui se dégage de l’opération de recensement à Rostov. Il n’est pourtant pas immédiatement perceptible car la volonté affichée par tous les acteurs locaux et la presse est de faire du recensement une opération aussi neutre et normale que possible pour en garantir le bon déroulement.

 

L’atmosphère autour du recensement

           

La première préoccupation relative au recensement, à en croire la presse locale largement relayée par ses lecteurs, concerne le nombre total de la population à Rostov. La publicité, incessante à partir de l’été 2002, déployée en faveur de la participation au recensement s’est essentiellement focalisée sur les conséquences budgétaires des résultats dans le cas où les refus d’être recensé seraient importants. Rostov, “ville millionnaire” depuis des décennies, pourrait être, en effet, menacée de perdre ce statut, à l’instar de la deuxième ville de la région, Volgograd, qui du fait de la croissance naturelle négative de la population, aurait perdu, depuis le recensement de 1989, les 25 000 personnes nécessaires pour atteindre le million d’habitants. A la veille recensement, les autorités régionales et locales sont revenus avec force à cet argument pour convaincre de la nécessité de participer au recensement. Ainsi, dans une interview, le maire de Rostov, Mihail Tcherrnichev, clamait “montrons à Moscou que Rostov sur le Don aujourd’hui est aussi une ville millionnaire”[1]. A Rostov, le défi du premier recensement post-soviétique résiderait donc principalement dans une affaire de chiffre et de budget, ce que contestent la plupart des interlocuteurs arguant du fait qu’il n’ait pas besoin du recensement pour connaître le nombre des habitants de la ville[2]...

            L’action développée en faveur de la participation au recensement s’est également tournée vers les différentes communautés nationales de Rostov. Avec près de 40 000 personnes officiellement enregistrées, la minorité arménienne est la plus importante des populations allogènes de la ville qui compte par ailleurs (toujours d’après les données officielles, ne prenant pas en compte les personnes non enregistrées) près de 5 000 azerbaidjanais, près de 6 000 Géorgiens, un nombre jugé toujours croissant d’Ukrainiens, travailleurs immigrés pour la plupart, qui s’installent durablement dans la ville, de nombreuses petites communautés historiques, comme les Juifs, les Coréens, plusieurs groupes nationaux très minoritaires, mais en effectifs croissants, comme les Dagestanais, les Abkhazes, etc.

            Le 20 juillet 2002, une conférence de la commission pour la préparation du recensement dans l’okrug de Russie du sud, à laquelle étaient présentes non seulement les autorités régionales et locales mais également le président du Goskomstat, V. Sokolin, a convié tous les représentants associatifs des différentes communautés (ukrainienne, juive, arménienne, géorgienne, coréenne, azerbaidjanaise, dagestanaise...), ainsi que les représentants religieux, les engageant à convaincre leur auditoire de l’importance du recensement. Les groupements nationaux et confessionnels se sont effectivement révélés être des relais efficaces de la propagande du recensement, comme en témoignaient, par exemple, les articles d’informations sur l’opération à venir diffusés dans les différents bulletins associatifs[3], les propos très favorables que les responsables d’associations exprimaient sur le sujet, voire les attentes qu’ils nourrissaient concernant la représentation des nationalités dans la région. A quelques semaines du recensement, l’organisation d’un grand festival du multi-culturalisme[4], à l’occasion du 65e anniversaire de la création de l’oblast de Rostov, a constitué une bonne opportunité pour afficher la qualité des relations entre les pouvoirs locaux et les communautés et réaffirmer positivement l’identité plurielle de Rostov[5]. “Brat’ja nie po krovi, po dukhu” a été le grand cri de ralliement de cette manifestation[6].

La publicité faite en faveur du recensement s’est aussi accompagnée de quelques manifestations modestes, comme l’organisation dans la grande bibliothèque de la ville d’une exposition, dans le département régional (krajovedenie) de lecture, consacrée au “recensement aujourd’hui et dans le passé” qui rappelait les grandes heures de cette opération, en commençant par la participation d’Anton Cekov au premier recensement russe de 1897, en exposant les grandes publications de référence comme la fameuse Morfologia naselenia de Andrej I. Gozulov, et un certain nombre d’ouvrages statistiques régionaux. Dans la ville, peu d’affiches annonçaient le recensement, l’existence des points de recensement n’était pas signalisée, certains instituts universitaires en rappelaient cependant l’actualité en indiquant sur les panneaux d’informations les aménagements particuliers d’horaires de cours pour les étudiants travaillant en qualité d’agents recenseurs...

            A la veille du recensement une lettre signée par différentes autorités, de l’administration régionale mais également des syndicats professionnels, rappelaient que cette initiative était témoin de la démocratisation de la société, qu’elle constituait un événement politique majeur en fournissant ce qui serait le miroir de la nouvelle Russie[7].            Contrairement aux propos alarmistes tenus dans la presse nationale et locale sur la prévision d’une forte abstention, la tenue du recensement semble, en définitive, avoir été considérée aux dires de tous les interlocuteurs, qu’il s’agisse des agents eux-mêmes, que des journalistes ou des “citoyens ordinaires” interrogés au hasard des circonstances, comme une opération “normale” suscitant ni engouement particulier, ni désaveu si ce n’est à l’égard du coût de l’opération, souvent jugé “excessif”, voire “honteux” compte tenu des vraies urgences existantes dans le pays. Même si les agents recenseurs rapportaient quelques cas exceptionnels de refus, généralement justifiés par la dégradation des conditions de vie résidentielles (alimentation d’immeubles en eau chaude, problèmes de chauffage[8]), la participation semble avoir été la norme. Un quotidien local informait  avec un certain enthousiasme, que les bombzhy (SDF) avaient très favorablement accueillis les agents du MVD chargé de les recensés, espérant ainsi que leur présence dans les statistiques serait un encouragement au développement d’une politique sociale régionale[9]. Quoi qu’il en soit des impressions et des réalités sur lesquelles se prononceront les résultats, le recensement a dégagé un large consensus.

            En définitive, les problèmes sont moins venus des recensés que des organisateurs du recensement qui ont eu à affronter, semble-t-il, un fort déficit de personnel. Les étudiants, en particulier, qui composaient officiellement près du tiers des agents recrutés dans la ville, auraient été nombreux à se désister de leur tâche à la veille du predvoritel’nij podbor[10]. De fait, dès le début du recensement il a été annoncé que l’opération ne s’achèverait pas le 16 octobre comme prévu mais se poursuivrait jusqu’au 21 du mois dans certains arrondissements.

 

Le recensement et les Cosaques

 

La neutralité de la réception du recensement n’est, cependant, qu’apparente ou du moins partielle, à en juger par la place prise par la question des cosaques et de leurs revendications spécifiques. A vrai dire, au moment du recensement, la polémique qui a tant contribué à l’actualisation de la question des cosaques relève déjà du passé, mais est encore très fraîche aux esprits. En effet, dans les mois précédants la réalisation du recensement, les représentants cosaques de l’administration régionale[11] se sont indignés du fait que la liste des nationalités élaborée pour l’opération ne porte pas la mention du peuple cosaque. La possibilité de pouvoir se déclarer cosaque avait certes été prévu par la commission d’Etat chargée de la préparation du recensement. Se référant au principe adopté lors du recensement de 1926[12], les membres de la commission avaient demandé à ce qu’une case spécifique, à cocher si le recensé se revendiquait cosaque, soit apposée dans l’espace réservé à la question sur la nationalité dans le questionnaire, ce qui permettait de pouvoir tout à la fois se déclarer “russe” et “cosaque”. L’existence d’une spécificité cosaque était donc reconnue sans pour autant qu’elle soit assimilée à un “ethnos”. Or, c’est précisément cette non-reconnaissance de l’”ethnos” cosaque” qui a été à l’origine de la forte mobilisation orchestrée par les représentants de la cosaquerie du Don pour obtenir du Goskomstat la mention du peuple cosaque dans la liste des nationalités avec un numéro de code correspondant, demande qui a été finalement accordée et confirmée par le premier ministre Kas’janov en septembre[13]. La remarque faite à cette occasion par le directeur du Goskomstat Sokolin, selon laquelle chacun pouvait se déclarer comme il le voulait , “hot’ kazak, hot’ pomor, hot’ marsianin”, n’a pas manquée d’être relevée par la presse locale qui a rapporté le fait dans son article “kazaki vo vremja perepisi statistikami budut priravnivaet’sja k marsianam[14]”...

            Selon un inspecteur de l’administration de l’Okrug chargé du suivi du recensement, la concession faite par Moscou était logique et juste car si les Cosaques ne formaient pas, à son avis, un groupe ethnique en tant que tel, le simple fait qu’ils revendiquent leur différence comme groupe social et culturel leur octroyait le droit à apparaître comme peuple. Autrement dit, il valait mieux accéder à la demande que de nourrir un ressentiment qui ne pouvait que contribuer à amplifier démesurément la question de l’existence des Cosaques dans la région du Don. De fait, après les grandes heures de la renaissance de la cosaquerie, en 1992-1993, la polémique autour du recensement a donné un fort regain de visibilité à ce groupe. Elle a été l’occasion d’une très importante mobilisation de ses représentants qui s’est traduite, notamment, par plusieurs meetings, de nombreux articles de presse, des numéros spéciaux consacrés à ce sujet dans les périodiques de la cosaquerie, des tracts distribués dans toute la région. “Le recensement constitue l’occasion unique de savoir combien nous sommes[15]” et effectivement l’opération a été appréhendée comme une opportunité pour démontrer la force de ce groupe et, plus généralement pour imposer son existence. Les cosaques de Rostov, s’appuyant notamment sur un sondage effectué en 1993, sont convaincus de représenter au moins 30 % de la population de l’oblast, d’être largements majoritaires dans certaines villes, à commencer par Novotcherkassk, berceau de la cosaquerie du Don où ils formeraient 80 % de la population... A l’échelle de la Russie, ils seraient, disent-ils plusieurs millions[16]. 

            L’importance de la participation au recensement n’a dès lors pas cessé d’être réitérée dans la presse cosaque. Considérée comme une “action de consolidation sociale”, le recensement, rappelle un auteur, participe au processus d’inventorisation du pays et représente le premier pas pour remettre de l’ordre dans le pays[17]. “Ostavsled v istorii” est devenu le grand slogan des cosaques qui a fait écho à la publicité officielle “spishi sebja v istorii”.

            Mais que signifie être cosaque et comment se reconnaît-on comme tel ? Cette question reçoit évidemment des réponses très différentes selon les interlocuteurs. Les observateurs extérieurs, dans l’administration régionale et locale, les milieux universitaires, l’intelligentsia, rappellent unanimement que l’identité cosaque n’a de sens qu’historiquement, à travers le système du soslovie qui structurait la société d’ancien régime. Ils expliquent la renaissance de la cosaquerie d’une part en resituant le phénomène dans le vaste mouvement de recompositions identitaires collectives qui a suivi l’effondrement de l’URSS et, d’autre part, à travers l’objectif très pragmatique de créer un groupe de pression politique à l’échelle régionale, ce que concrétise, d’une certaine manière la présence de l’ataman Volodatskij au poste de vice-gouverneur de l’Okrug[18].

            Parmi les porte-paroles de la cosaquerie, il n’existe pas de réponses très claires et unifiées au questionnement sur l’identité cosaque. Pour le président de l’administration présidentielle des questions cosaques  à l’échelle de l’administration locale, il existait historiquement plusieurs raisons de se revendiquer “cosaque”. Le première était l’existence de groupes cosaques spécifiquement distingués au sein de l’armée tsariste, la seconde était l’existence d’un soslovie “cosaque” dans lequel n’était pas exclusivement enregistré les militaires et qui comprenait donc une part importante de la population locale[19]. Le soslovie ayant disparu, et la renaissance de groupes militaires cosaques promus par le président Eltsine constituant encore un mouvement marginal, il reste donc essentiellement un peuple cosaque auquel s’identifient tous les descendants des cosaques de la région du Don.

Bien que les liens de sang soient le plus souvent invoqués dans l’auto-identification cosaque (“esli tebe dorog otchij kraj, buduschee-detej - vspomnii, tch’ja krovtetchet v tvoih zhilah”, dit le slogan pour le recensement[20]), les arguments concernant l’appartenance cosaque paraissent extensibles. Ainsi, dans son article “My Kazatchii narod”, A. Zajtsev[21] rappelle, certes, que les cosaques forment un des peuples slaves de l’Est distinct des Russes par leur culture et leur manière de vivre, mais précise en définitive que peuvent se revendiquer “cosaque” tous ceux des Othodoxes qui partagent l’idéologie cosaque, idéologie qui se résume ainsi : “vera, Don, otetchestvo”. Comme la plupart des interlocuteurs cosaques rencontrés, A. Zajtsev insiste sur les valeurs morales et spirituelles constitutives de la cosaquerie, qui défend l’ordre et la foi, mais ne prône pas une religion guerrière[22], et se manifeste par une dévotion très forte à la patrie, qui est d’abord la terre du Don avant d’être, plus largement, la Russie.

“Vera, don, otetchestvo”, ce mot d’ordre trinitaire de la cosaquerie que l’on retrouve dans toutes les publications des sociétés (obshiny) cosaques, nous conduit à aborder la dimension locale de l’identité cosaque, telle qu’elle s’exprime dans la région de Rostov, et la façon dont elle s’articule avec l’otetchestvo” qui est, en l’occurrence, la Russie.

Au delà des discours “théoriques” sur le peuple cosaque, les réalités de l’auto-identification cosaque au sein de la population se revendiquant telle reposent, à en croire les personnes interrogées, sur des convictions très mêlées, pour autant que les arguments existent pour justifier que l’on se définisse comme “cosaque”. Lors de l’inauguration d’une exposition d’art cosaque, organisée dans la périphérie sud de la ville, les participants avaient du mal à justifier leur appartenance. La plupart des femmes disaient être des épouses de Cosaques, et les maris étaient bien tentés de renvoyer la question à leur otoman. Certains pointaient du doigt leur uniforme militaire en guise de réponse. Bien peu d’entre eux invoquait un ascendant cosaque, mais tous rappelaient volontiers l’identité historique du Don cosaque, leur terre natale comme si “être du Don” était une autre manière de se dire “être cosaque”. La localisation historique de la cosaquerie dans le Don justifiait, pour certains, l’adéquation entre territoire et identité[23]. 

La prédominance de la dimension régionale dans l’identité cosaque est également sensible dans le discours et les écrits de ses représentants qui résonnent presque exclusivement à l’échelle du Don. Cette prédominance du “local” ressort, a contrario, du moindre intérêt accordé aux autres cosaques, qu’ils soient du Terek, du Kouban, etc., même si ceux-ci sont régulièrement mentionnés dans l’évocation de la cosaquerie comme force significative en Russie. Elle se manifeste encore par la multiplication de commémorations et autres démonstrations mémorielles à forte connotation militaire, qui réapproprient, à leur manière, les différents centres urbains urbains et semi-urbains de la région de Rostov. Monuments, plaques, gerbes réinvestissent les espaces publics de la présence des Cosaques du Don, autrefois les plus nombreux parmi l’ensemble des cosaques de Russie, et décrits encore dans les années 1920 comme étant à la fois numériquement importants et très dispersés sur l’ensemble de l’oblast. La prédominance du caractère local de l’identité cosaque dans la région de rostov se traduit encore par une faible coordination entre les différents centres de la cosaquerie en Russie comme en témoignaient, de façon certes anecdotique mais néanmoins symptomatique, les différents mots d’ordre élaborés dans le contexte du recensement. Tandis que les Cosaques de Rostov ont bien préparé l’opinion à définir comme nationalité “Cosaque” et comme langue natale “russe”[24], les représentants de la cosaquerie à Volgograd ont appelé leurs partisans à se définir comme “cosaque russe”[25]...Mais de fait, dans un cas comme dans l’autre, le lien à la Russie a été largement pris en considération. Comment donc s’opère l’articulation entre peuple cosaque et otetchestvo ?

            Lorsqu’il s’agit de défendre leur ”ethnos”, les écrits cosaques sont marqués par une certaine agressivité à l’égard des Russes. Ainsi, après avoir brièvement fait allusion aux propos de V. Tichkov, directeur de l’Institut d’ethnologie du Ran, selon lesquels la distinction des cosaques entraineraitprivedet k izkazenju statistiki ob ethnitcheskom sostave naselenja v storonu zanizhenja tchislennosti russkikh”, un auteur s’indigne de l’argument et, plus généralement de la volonté hégémonique des Russes qui se résume à “umry ty, chtoby ja zhil[26]. Mais dès lors qu’ils ne sentent pas menacés comme peuple à part entière, les Cosaques clament volontiers, haut et fort, qu’ils sont les défenseurs naturels de la terre russe, remémorant fièrement leur tâche historique de gardes frontières de l’Empire, réactualisée à travers les tensions et les conflits qui agitent le Nord-Caucase et institutionnalisée depuis la création, en 1997, d’un détachement cosaque au service fédéral des gardes frontières. Les Cosaques, en effet, se définissent aussi comme les loyaux serviteurs de l’intégrité de la Fédération de Russie. C’est sous cet angle surtout que le caractère militaire de la cosaquerie est surtout mis en évidence avec, pour corrolaire, la dimension de l’appartenance à l’orthodoxie qui est unaniment reconnue comme un fondement et un lien fort unissant Russes et Cosaques (il faut cependant remarquer qu’il n’existe pas, aux dires des Cosaques eux-mêmes, de paroisses spécifiquement identifiée comme formant une communauté cosaque, même si certains prêtres sont, effectivement, très favorables à leur cause ; autrement dit, les autorités religieuses locales ne semblent pas se laisser aller à la tentation d’utiliser les cosaques, fervents défenseurs de la foi orthodoxe face, notamment, au “danger musulman”). Dans le contexte du recensement, les cosaques ont surtout insisté sur le caractère positif de leur présence comme défenseurs de l’ordre à l’échelle locale[27], et garants des intérêts russes dans les terres du sud. En se distinguant des Russes, les Cosaques tiennent ainsi à être considérés comme une force à part, avec laquelle les autorités peuvent compter, à la condition toutefois de respecter leurs droits... Les revendications cosaques ont été nombreuses tout au long de la dernière décennie allant même, brièvement, jusqu’à exiger l’autonomie. Cependant, dans la polémique sur la reconnaissance des cosaques comme peuple, ces revendications sont apparues sur un mode mineur. Elles ont surtout résidé dans la demande, toujours insistante, de compensations en tant que peuple réprimé[28] et dans l’établissement de la mention “cosaque” sur les passeports.

            Pour les interlocuteurs extérieurs, à commencer par ceux de l’administration de l’okrug et de l’oblast, il ne fait pas de doute que le plus grand enjeu du recensement dans la région concerne le nombre de Cosaques. A l’instar d’une élection, certains, surtout parmi les universitaires, redoutent que les Cosaques ne franchissent la barre des 5 % de la population de l’oblast. Paradoxalement, compte tenu de leur importante mobilisation autour du recensement, les représentants de cosaquerie affichent un certain specticisme, voire pessimisme concernant leur représentativité à venir dans les statistiques. Outre leur forte défiance à l’égard du travail des agents recenseurs, ils invoquent essentiellement la “peur”, chez beaucoup, à se déclarer “cosaque”. La mémoire de la décosaquisation durant la guerre civile, des répressions subies tout au long de la période soviétique alimenteraient cette crainte de se reconnaître aujourd’hui cosaque, malgré l’intense propagande déployée pour l’affirmation du peuple cosaque. Doit-on comprendre aussi que beaucoup d’habitants de l’oblast, tout en témoignant d’une attraction forte pour l’identité historique de la région, regardent moins les Cosaques comme un peuple que comme un antique “soslovie” pouvant difficilement servir à définir une appartenance présente ? Cette question, avec celle plus générale de la réalité subjective du peuple cosaque restera en suspens  jusqu’à la publication, très attendue, des résultats du recensement.

 

© Catherine Gousseff, Chercheur au Centre d’Etudes du monde russe, soviétique et post soviétique

(Centre National de la Recherche Scientifique, Paris).

gousseff@ehess.fr

 

 



[1] Vetchernyj Rostov, 8 Oct. 2002. Dans son adresse aux Rostoviens, Le président de l’Okrug, Kazancev, rappelait aussi avec insistance l’enjeu du recensement pour l’amélioration du budget de la ville (Juzhnyj Federal’nyj, 9. 10. 2002).

[2] D’après les statistiques annuelles de l’obskomstat, Rostov comptait au 1er janvier 2002 1 140 000 habitants.

[3]  Par exemple, le journal de la communauté arménienne Nakhitchevan na Donu rendait compte en première page de son numéro d’août de la tenue de la conférence et de la nécessité de participer au recensement. 

[4] Rostov mnogonacional’nyj, Molot, 20. 9. 2002. Les festivités se sont déroulées à travers plusieurs événements, depuis l’ouverture officielle du festival, le 8 septembre, la fête de la ville le 13 septembre, jusqu’aux manifestations conçues par chaque communauté comme celle des Arméniens qui ont organisé 3 jours de la culture arménienne intitulés “Mosty druzhby”. 

[5] La politique locale en faveur du multiculturalisme s’est également traduite, en 2002, par l’ouverture d’une école primaire d’enseignement en langue arménienne, d’une école de cadets, le soutien apportée au developpement d’une association ukrainienne visant, notamment à l’enseignement de la langue ukrainienne, etc.

[6] Molot, 20. 09. 02.

[7] Molot, 8. 10. 02.

[8] Les agents recenseurs mentionnaient généralement, en évoquant les refus, l’influence de la contre-publicité sur le recensement faite à la télévision, à travers plusieurs interviews de citoyens diffusant ce genre de propos. 

[9] Vertchernyj Rostov, 4. 10. 02.

[10]  50 % des étudiants ne seraient finalement pas présentés cf. Vercernyj Rostov, 4 oct. 2002, p. 4.

[11] Upravlenie presidenta RF po voprosam kazatchestva, localisée dans l’administration de l’oblast’.

[12] Sur cet aspect, cf. I. Gozulov, Kazatchestvo severo-kavkazskogo kraja, Itogi perepisi naselenja 1926, Rostov na Donu, 1928.

[13] télégramme du 25 septembre 2002 adressé par le chef de l’administration présidentielle de la Fédération de Russie à l’ataman Volodatskij, rendant compte de la décision prise par la commission d’Etat présidée par M. M. Kas’janov le 24. 9. 02, reproduit dans Batjuchka Don n7 (19) du 9. 10. 02, p. 3.  ...

[14] Vecernyj Rostov, 19. 9.02, p. 5, art. non signé.

[15] My Kazatchyj narod”, Batjushka don, 21. 8. 2002, p. 4.

[16]  Entre 5 et 6 millions, selon les interlocuteurs, mais qui ne citent pas leurs sources. Ces données, disent-ils en substance sont connues de tous.

[17] Batjushka Don, n° 6 (18), 2. 10. 2002, p. 4

[18] Il faut cependant rappeler que les cosaques sont divisés politiquement au sein de l’oblast entre “Rouges” et “Blancs” qui ne veulent pas se faire enregistrés officiellement.

[19] D’après l’article “cosaque” de l’encyclopédie Narody Rossii (Moscou, RAN, année de pub ?), on comptait au 1er janvier 1913 9 029 000 cosaques dans l’empire russe dont 46, 1 % étaient enregistrés dans le “vojskij soslovie”.

[20]Donskie vojskovye vedomosti, 13. 10. 2002.

[21] Zamestitelatamana Velikoknjazeskogo jurta, Batjuchka don, 21. 8. 2002, p. 4

[22] Zajtsev écrit qu’il n’y a pas de place dans la cosaquerie pour les éléments cherchant avant tout à défendre leurs intérêts personnels et préchant une religion guerrière.

[23] Nous n’avons pas fait part également des nombreux arguments “sentimentaux” souvent invoqués pour se définir cosaque (aimer sa terre, la protéger, faire fleurir sa culture, etc.)

[24] De fait, toute la propagande développée par les cosaques du Don liait dans l’identité l’appartenance nationale (kazak) et la langue natale (russe), affirmant ainsi l’heureuse coexistence entre culture russe et peuple cosaque. Mais cette propagande se référait à l’ancien questionnaire, modifié au printemps, qui portait alors une question spécifique sur la langue natale (rodnoj jazyk), celle-ci ayant finalement été abandonnée. 

[25] Russkij kazak!”, vot nacha zapisvo vremia perepisi naselenja 9-16 okt. 2002, signé skhod kazakov volgogradskoj oblasti, Kazatchii Krug, n° 31 (494), 2 août 2002. Comme on le sait, une seule réponse est acceptée à la question sur l’appartenance nationale et ceux qui se seront déclarés “russkij kazak” se seront fait enregistrés comme “russkij”.

[26] I. Chapochnikov, “Vozvraschenie bez izkazhenija”, Donskie Vojskovye Vedomosti, n° 5 (132), 13. 10. 2002, p. 3.

[27] La presse locale rend compte très favorablement de leur contribution au maintien de l’ordre. Cf. par exemple, “militsi pomogli kazaki”, Molot, 29. 9. 02, p. 2.

[28] Cf. par exemple, Otchij Don, n° 5 “special’nyj vypusk k vserossiskoj perepisi naselenja”. Rappelons que la première mention de la reconnaissance des Cosaques par les autorités de la fédération de Russie a été faite précisément à l’occasion de la loi sur la réhabilitation des peuples réprimés du 26 avril 1991.