Xavier Le Torrivellec[1]

 

 

 

Recensement et identités : le Bachkortostan en octobre 2002

 

 

Comme le reste de la population de la Fédération de Russie, les 4 055 000 habitants de la république du Bachkortostan[2] furent soumis entre le 9 et le 16 octobre 2002 à une vaste opération de recensement. Aux habitants d’une république nationale, créée en 1920 pour contrer les velléités hégémoniques des Tatars de Qazan, ayant profité de son potentiel économique – notamment ses industries pétrochimiques – pour affirmer sa souveraineté, se préserver des réformes venues du centre et maintenir le contrôle de l’Etat sur la société locale, il fut soudain demandé de « s’inscrire dans l’histoire de la Russie ». Derrière l’uniformité des slogans et des normes réglementaires qui ont entouré et fabriqué le recensement, notre travail de terrain[3] a consisté à mettre au jour ce que sur le plan des identités celui-ci comportait de spécifique dans le contexte particulier du Bachkortostan contemporain.

Tout d’abord, l’événement tel qu’il a été construit par les visions de l’histoire collectivement pertinentes. Il faut reconnaître qu’à Oufa, la prédominance idéologique du conservatisme a poussé les acteurs locaux à l’inertie, à la reprise d’anciens schémas interprétatifs. Il s’agissait non de penser une rupture symbolique – l’insistance à Moscou sur le bilan fourni par le premier recensement post-soviétique – mais bien de légitimer une continuité. Par leur investissement dans un projet à prétention libérale[4], les autorités locales ont cherché à maintenir l’équilibre nécessaire à la perpétuation de leur domination. Encore moins innovants, les milieux nationaux et d’opposition[5] accueillirent le recensement avec les credo des périodes électorales.

Sur un autre plan, l’événement tel qu’il s’est déroulé a eu l’immense mérite de produire de l’inattendu. D’un côté, sans en avoir toujours conscience, l’individu s’est approprié le recensement, il en a fait un lieu combinatoire au bénéfice de son autonomie. La multiplicité des configurations identitaires est apparue au grand jour d’une actualité médiatisée. D’autre part, l’objectif déclaré de « faire un nouveau portrait de la société »[6] a été largement atteint. La contribution de ses membres au succès du défi technique que représentait le recensement a révélé l’existence d’une collectivité diverse et vivante aux côtés de l’Etat.

 

A la différence des innovations produites par le mouvement social lui-même, le retour des interminables débats sur le passé et l’avenir des ethnies était hautement prévisible. Dans un contexte politique favorable à la surenchère nationaliste[7], le recensement est devenu dès le début de l’année 2002, sujet à divisions. Lors des entretiens menés à Oufa avant le 9 octobre, il est apparu clairement que face à une situation inédite les mêmes acteurs reprenaient les mêmes discours. Toujours imprégnés des visions substantialistes de l’ethnicité, les nationalistes bachkirs et tatars ont contribué à faire du recensement un événement politique. Comme d’habitude, les intelligentsias radicale et officielles se sont partagées les rôles. Les accusations réciproques de « génocide »[8] reposaient sur des argumentaires « scientifiques ». Les démonstrations chiffrées prouvaient que dans un cas le nombre de Bachkirs devait atteindre plus de 30% de la population totale ; et que dans l’autre ils ne dépasseraient pas 12%. Un autre trait caractéristique fut le partage d’une loyauté équivalente à l’égard du passé : les précédents recensements de 1979 et 1989 ont servi de points de référence aux avant-garde nationales pour convaincre les populations indécises du nord-ouest de leur véritable identité[9]. Celle-ci devait être « bachkire » pour retrouver les 73 mille Bachkirs « disparus » entre 1979 et 1989[10] ; ou définitivement « tatare », à la suite logique du recensement « démocratique » de 1989. Comme d’habitude, le pouvoir local fut sévèrement critiqué pour sa partialité par le parti ethnique d’opposition. Mais fait inattendu : ces critiques furent reprises par les plus hautes autorités de la république du Tatarstan[11]. Jamais la politisation des questions ethniques n’avait atteint de tels sommets. S’il semble que la tension ne puisse vraiment retomber qu’après les élections au parlement bachkir prévues le 16 mars, l’un des intérêts majeurs de la crise a été de dévoiler de nouveaux positionnements.

Dans le sens de la radicalisation, une certaine confusion émerge parmi les élites tatares. Alors que leurs homologues de Qazan se soulèvent contre le « néo-impérialisme » moscovite, elles cherchent à en tirer profit pour renforcer leurs positions locales. Englués dans cette contradiction lors de la campagne qui a accompagné au niveau fédéral le recensement local, les sympathisants du TOC’ [Tatarskij Obšestvennyj Centr] ont privilégié la fuite en avant. Cherchant à contrer les effets du retrait de la question sur la langue maternelle, et exacerbant la lecture substantialiste des identités – sur laquelle repose leur autorité intellectuelle – ils n’ont pas hésité à jouer consciemment avec le feu rhétorique des violences interethniques[12].

Or dans un même mouvement, la crise renforçait une tendance à la modération, au dépassement politique des divisions ethniques. Même si elle est encore naïvement formulée, la (pré)vision d’une fusion « postmoderne » des ethnies türkes entre en résonance avec un certain état présent de la nouvelle diversité sociale. Dotée à travers ses différentes variantes d’une indéniable capacité de persuasion, elle relève de l’utopie créatrice, elle ouvre sur un avenir différent[13].

Le travail effectué a confirmé l’hypothèse comparative d’une extrême rigidité du régime politique en place. Le refus d’appliquer sur le territoire républicain le principe fédéral d’auto-administration locale et la nomination par le président bachkir des 54 chefs de districts sont des pratiques exceptionnelles en Russie. L’obéissance au chef du district est un principe sacré pour les membres de l’appareil administratif. Et parce que ceux-ci conservent les principaux leviers de contrôle, plus on s’éloigne des villes, plus la collectivité locale se trouve de facto en état de dépendance à l’égard des fonctionnaires. Dans ces conditions, l’objectif fixé de réaliser des entretiens avec les agents recenseurs était irréaliste, sauf à court-circuiter les hiérarchies. Effectivement le refus du représentant fédéral du Goskomstat d’autoriser notre projet collectif a eu des répercussions immédiates sur notre travail. Le temps que l’information se répande dans tous les recoins de l’immensité russe, nous avons bénéficié d’un accueil enthousiaste dans les deux premiers villages – Čekmaguš et Bakaly abordés respectivement les 9 et 10 octobre. Les agents recenseurs, leurs instructeurs ainsi que les représentants de la société locale – délégués des mouvements nationaux, directeurs des journaux locaux, représentants religieux…- répondaient librement aux questions posées. Du jour au lendemain, toutes les portes se sont fermées et souvent les bouches qui restaient ouvertes n’avaient que des critiques à formuler. Comme nous nous y étions préparés, il fallut entrer en clandestinité. Lors de l’expédition menée du 13 au 16 octobre dans le sud de la république – Išimbaj, Mrakovo, Zilair et Sibaj -, nos seuls interlocuteurs furent des recensés et quelques recenseurs isolés. Tout contact avec un représentant de la structure administrative de commandement était rédhibitoire. Le territoire vous expulsait[14]. Il semblerait donc que par rapport aux autres régions de la Fédération de Russie – en tout cas celles qui furent également couvertes par un chercheur étranger – la république ouralienne se soit distinguée par la place centrale accordée au recensement comme objet de politique publique. Cette hypothèse est renforcée par la réussite finale de l’opération – très peu ont pu échapper aux mailles de l’administration – et par l’importance des résultats du recensement pour la future légitimité de l’Etat souverain. C’est ainsi que les opposants au pouvoir « bachkir » n’ont eu de cesse de dénoncer l’ordre soi-disant donné aux responsables locaux d’utiliser tous les moyens à leur disposition pour obtenir le score de 1979 : 24 % de Bachkirs. Si jusqu’à présent aucun cas de fraude n’a pu être sérieusement établi[15], il n’en reste pas moins que l’attention des autorités républicaines restait vive : trois témoignages concordent sur les consignes qui auraient été données pour que chaque soir un comptage des Bachkirs soit effectué par voie administrative.

 

Finalement rien là de très nouveau par rapport au fonctionnement habituel du « régime bachkir ». En fait la surprise est venue du cœur de la société civile. Par rapport à la stabilité de l’Etat, les systèmes de valeurs furent mis à l’épreuve, perturbés par de nouvelles pratiques sociales. Il faudra encore du temps pour que les gens comprennent et s’approprient le changement. En tout cas, il est certain que l’expérience vécue par les recensés « Krešen » fera des émules. Plus que s’appesantir sur les calculs anti-tatars qui ont certainement accompagné la réintroduction des Krešen dans la liste des nationalités – sur la base de laquelle sont en ce moment traités les donnés statistiques - il importe de comprendre la nature et la portée de ce phénomène identitaire.

Pour une part cette décision fut imposée au gouvernement russe sous la pression des communautés locales[16]. Certains groupes cherchaient en effet à obtenir des droits culturels. Or en même temps qu’il classe, le recensement légalise. Et les peuples reconnus peuvent être réellement représentés au sein des structures de pouvoir. En termes symboliques, il s’agissait aussi de corriger une injustice, en revenant sur la décision prise en 1926 par Staline de priver les Krešen du statut de narod. L’accomplissement en direct d’un devoir de mémoire fut certainement pour beaucoup dans leur succès médiatique[17]. Mais l’essentiel est ailleurs. L’exceptionnel est moins venu de l’activité de l’Etat que de la part des individus dans l’événement. Pour la première fois, l’Etat accordait la possibilité à ceux qui le désiraient de se faire recenser comme ils le souhaitaient. On a assisté à l’offre publique d’un choix individuel. La puissante machinerie administrative - avec l’ensemble de ses agents et ses règlements - s’est comme soumise à l’autorité du principe de subjectivité. La procédure garantissait une liberté pleine et entière. Et à les entendre, l’observation que les recenseurs eurent le plus souvent a répéter fut celle-ci : « Nous inscrivons ce que vous dites, nous n’avons pas besoin du passeport ». 

Dans le cas des Krešen, cette nouvelle possibilité offerte à chacun de se définir comme bon lui semble est entrée en résonance avec un désir identitaire. Le « réveil » de l’histoire s’explique avant tout par l’engagement d’acteurs individuels dans l’espace imaginaire de la « culture » krešen : « depuis quelques temps, les jeunes d’ici ont commencé à s’intéresser à leurs origines, ils veulent leur nation »[18]. Ils ne sont plus sensibles à une appartenance qui s’imposerait de l’extérieur. Le choix d’une identité est leur affaire. Convaincue de la légitimité de sa préférence, une jeune fille de Bakaly – la « capitale » des Krešen de Bachkirie - n’a pas hésité à exiger des recenseurs qu’ils annulent la réponse donnée pour elle par ses parents et l’inscrivent non comme tatare mais comme Krešen. D’autre part, les motivations religieuses sont inefficaces pour expliquer cette réappropriation : habitants d’une société en voie de rapide sécularisation, les Krešen ne sont pas plus croyants que leurs cousins russes ou tatars. Au contraire, c’est bien l’effacement du religieux qui explique cette recherche de sens, cette quête identitaire. On se trouve ici devant un phénomène typiquement post-moderne. Et qui place les individus en décalage par rapport à leur environnement immédiat. La jeune fille ne sait pas précisément ce qui la distingue d’une tatare. Est-ce la langue, la religion, l’histoire… ou même - selon certains[19] - le caractère? Mais en réalité, à la différence justement de ceux qui l’observe avec condescendance, peu lui importe. En s’allégeant de l’appartenance, elle a quitté le règne de la substance.

 

Si le cas des Krešen est exemplaire, c’est parce qu’il fut le point de coïncidence entre une revendication locale et une proposition fédérale. Mais la conquête de l’autonomie individuelle a pu s’accomplir ailleurs. On a souvent entendu dire que les sermons des nationalistes auraient un effet contraire à celui souhaité. Le rejet des schémas binaires, les mélanges identitaires, la diversité des nationalités au sein d’une même famille… beaucoup d’éléments signalent l’entrée dans l’époque du pluralisme social. Cela rend encore plus réel le danger d’une surenchère nationaliste. Ceux qui voudront conserver leur ancienne croyance refuseront l’évidence de la nouveauté. En tout cas le recensement a joué un rôle décisif de cristallisation. A travers lui des potentialités se sont exprimées qui sont propres à l’époque de la globalisation. L’automne 2002 aura marqué pour la Russie non pas une entrée tardive dans la modernité mais l’entrée dans la modernité tardive.

 

Paris, 6 mars 2003

 



[1] INALCO, chargé de cours. xavierlt@libertysurf.fr 

[2] Les chiffres officiels - qui datent du dernier recensement de 1989 - font état de 21,9 % de Bachkirs, 28,4 % de Tatars et 39,9 % de Russes. Cf. B. Kh. Juldaž’baev, Baškiry i Baškortostan ètnostatistika, Oufa, 1995. 

[3] L’auteur souhaite exprimer ici sa plus vive reconnaissance aux responsables du programme « Identité et recensement russe de 2002 » - Catherine Goussef, Dominique Arel et Valery Tichkov – pour la confiance qui lui a été accordé. D’autre part, seule l’amicale collaboration d’Ildar Gabdrafikov a permis à cette mission d’observation d’être à la fois riche et enrichissante.

[4] Principe de base de l’œuvre réglementaire qui a accompagné le recensement, le respect des droits individuels a été poussé à l’extrême. A tel point que certains de ses plus fervents défenseurs ont pu s’inquiéter des éventuelles conséquences. Cf. Âàëåðèé Òèøêîâ, « Ïåðåïèñü äîëæíà áûòü îáÿçàòåëüíîé », Íåçàâèñèìà Ãàçåòà, 30-09-02.

[5] D’un point de vue sociologique, si l’on ne prend en compte que les membres actifs, il apparaît que ces deux groupes se confondent. En termes d’efficacité, l’opposition politique au président M. Rahimov est principalement le fait des activistes des mouvements russes et tatars.

[6] La campagne médiatique d’information sur le recensement a débuté très tôt dans les zones périphériques :  « Îáùåñòâî ïîëó÷èò íîâûé « ôîòîïîðòðåò », Îêòÿáðüñêèé Íåôòÿíèê, 30-10-01.

[7] Dans le contexte d’une lutte des républiques les plus puissantes d’une Fédération russe encore « asymétrique » pour le maintien de leurs privilèges, l’obtention d’une majorité démographique pour l’ethnie éponyme est considérée comme l’enjeu majeur du recensement.

[8] Lors du meeting du 1er mai à Qazan, les  autorités bachkires furent accusées de commettre un « véritable génocide des Tatars ». En réponse fut publié pour la première fois dans un journal financé sur le budget républicain, un article condamnant le génocide des Bachkirs. Cf. Baškortostan, 10 mai 2002. Et le 30 août, lors du troisième congrès des Tatars, l’écrivain A. Khalim revenait sur le même thème.

[9] Cf. D. Gorenbourg, « Identity change in Bashkortostan : Tatars into Bashkirs and back », in Ethnic and Racial Studies, 22/3, May 1999.

[10] Ì. Ì. Êóëüøàðèïîâ, Òðàãè÷åñêàÿ äåìîãðàôèÿ, Êèòàï, 2002, p. 17.

[11] Lors du III congrès mondial des Tatars, organisé par le gouvernement tatar à Qazan, un délégué « alternatif » -directeur d’une école tatare dans la ville de Belebeja - est intervenu devant V. Poutine en dénonçant la « difficile situation des Tatars du Bachkortostan ». « Ìóðòàçà Ðàõèìîâ, ãëàâà Áàøêîðòîñòàíà, ñèäÿùèé òàêæå â ïðåçèäèóìå, íàõìóðèëñÿ », Îëüãà Ñîëîìîíîâà, Tðóä, 31-08-02. De même participant à la montée des tensions, le président du Tatarstan M. Šajmiev déclarait lors d’une visite à Tcheliabinsk «Ìû, òàòàðû - åäèíûé íàðîä ».

[12] Reprenant à son compte une formule journalistique – Cf. « Êîìó íóæíà âòîðàÿ ×å÷íÿ ? », Argumenty i Fakty, 11-09-02 – la lettre adressée à V. Poutine le 6 octobre 2002 par un conseil scientifique tatar en réaction à la conférence du 18 septembre 2002 des historiens bachkirs "Ïðîòèâ ôàëüñèôèêàöèè èñòîðèè Áàøêîðòîñòàíà », annonce que « Ìû íàäååìñÿ, ÷òî ñèòóàöèÿ ìåæíàöèîíàëüíîãî ïðîòèâîñòîÿíèÿ â Áàøêèðèè, ÷ðåâàòàÿ ïîñòåïåííûì ñïîëçàíèåì ê ìåæíàöèîíàëüíîìó êîíôëèêòó ïî òèïó êàâêàçñêîãî, ïîëó÷èò ñîîòâåòñòâóþùóþ îöåíêó íà ôåäåðàëüíîì óðîâíå ».

[13] R. I. Nigmatulin – député à la douma d’Etat et Président de l’Académie des Sciences du Bachkortostan – est le promoteur d’une pensée de la subjectivité absolue en matière identitaire. Ainsi lors de son intervention le 3 août au second congrès des Tatars du Bachkortostan : « C’est la tendance actuelle dans les sociétés ouvertes. […] Les individus peuvent avoir plusieurs nationalités. Je me sens moi-même tatar, bachkir et russe », Cf. Vestnik Akademii Nauk RB, 2002, tome 7, N° 3, p. 41.

[14] Le 14 octobre, le chef du Kukarchinskij rajon a expulsé de son « domaine » l’auteur de ses lignes. 

[15] Entretien le 17 octobre avec I. A Ognev, inspecteur fédéral pour la république du Bachkortostan.

[16] Les Krešen seraient entre 12 et 30 mille en Bachkirie, surtout concentrés dans les régions occidentales.

[17] Même le journal Le monde - dans son édition du 10 octobre 2002 - évoque ces « déracinés » que Staline a privés d’identité.

[18] Entretien du 10 octobre 2002 avec A. A. Bjakševa, directrice de la bibliothèque municipale de Bakaly et animatrice des groupes folkloriques Krešen. Issue d’une famille tatare, elle s’en est écartée lors du recensement en se déclarant Krešen. 

[19] Entretien du 11 octobre avec Evguenij Artemiev, ðóêîâîäèòåëåì Íàöèîíàëüíî-êóëüòóðíîãî öåíòðà êðÿøåí Ðåñïóáëèêè Áàøêîðòîñòàí.