Jean Radvanyi[1]
et Aude Merlin[2]
LE RECENSEMENT DE LA
POPULATION DANS LE KRAÏ DE STAVROPOL
Mission d'observation 6-16 octobre 2002
Des conditions
initiales délicates
Le Kraï de Stavropol fait partie des régions sensibles de la Fédération de Russie. Frontalier du Daghestan, de la Tchétchénie, de l'Ossétie du Nord et de la République des Karatchaïs et des Tcherkesses, il est confronté depuis des années à des flux migratoires difficiles à réguler et, depuis la première guerre en Tchétchénie (1994-96), il a fait régulièrement l'objet d'attentats terroristes.
Notre mission, qui devait
initialement porter à la fois sur le Kraï de Stavropol et la
république voisine des Karatchaïs et des Tcherkesses, a
été précédée par diverses polémiques
quant à son objet, polémiques qui ont conduit les
autorités locales à nous interdire l'accès de la
république voisine et à nous déconseiller formellement de
nous rendre dans le district Turkmenski, situé dans l’Est du kraï,
à la frontière du Daghestan et de la Tchétchénie. La raison officielle donnée à ces
interdictions était la difficulté d'assurer notre
sécurité, ce qui paraît certainement exagéré.
De fait, plusieurs facteurs se sont mêlés, qui ont conduit tant
les autorités locales que celles du Goskomstat à restreindre notre
champ d'action : incompréhension sur l'objet réel de notre
observation, mise en place de nouvelle règles d'accès à la
zone frontalière tchétchène, réticences à ce
que des étrangers étudient sur le terrain des processus
sensibles, comme les rapports entre les différentes catégories de
la population du kraï, en particulier Russes ethniques et Daghestanais. Au
demeurant, il nous a semblé que ces réticences étaient
plus liées aux processus socio-ethniques qui agitent cette région
depuis une ou deux décennies, qu'à l'objet même du
recensement.
L'observation du
recensement
Nous avons abordé
l'étude de ce dernier selon deux angles complémentaires :- le
premier consistait à observer dans quelles conditions cette
opération avait été préparée
concrètement, sur le plan logistique, et d'identifier les
éventuelles spécificités qui pouvaient résulter des
caractéristiques propres à cette région
particulière. Pour cela, nous avons interrogé autant qu'il
était possible à différentes étapes du processus,
les agents recenseurs, ceux qui avaient assuré leur formation,
différentes personnes recensées. Du fait des réticences
initiales, nous n'avons pas eu de contact avec les autorités directement
en charge des opérations du recensement.
-le second angle d'étude fut de rencontrer de façon systématique des représentants de toutes les communautés ethniques présentes dans les localités visitées, Stavropol, la capitale du Kraï, la région des eaux minérales (Kavminvody) et la stanitsa cosaque de Vorovskolesskaïa, limitrophe de la république des Karatchaïs et des Tcherkesses.
Préparation
du recensement et des agents recenseurs
Dans la totalité du
kraï, plus de 3000 agents recenseurs ont été
recrutés, (dont 1200 à Starvopol, et 700 à Piatigorsk),
pour la plupart étudiants, de troisième et quatrième
années d’Université, dans le cadre d’accords passés entre
les autorités du kraï et les Universités. De nombreuses
réunions préparatoires ont été consacrées au
recensement, dont l’importance a été rappelée sur place
par le Président russe lors de sa visite dans le kraï en
décembre 2001. Un arrêté du gouvernement du kraï,
édicté en janvier 2000, ainsi qu’une ordonnance de juin 2002, ont
donné lieu à la création d’un commission spéciale,
chargée de la direction des tâches logistiques, de la
délimitation des bureaux, de l’installation d’une ligne
téléphonique spéciale, etc…
Les étudiants ont
suivi une formation de 5 jours conclue par un examen. Parallèlement, des
enseignants étaient formés pour encadrer les agents recenseurs.
Les étudiants étaient mobilisés sur 19 jours, faisant une
première visite du 4 au 7 octobre avant le début de recensement,
afin d’informer les habitants de la date de leur passage. Après la fin
du recensement, les personnes non recensées faisaient l’objet d’un
passage des agents, accompagnés de membres de la milice locale.
Les médias se sont
fait les relais de la campagne d’information du kraï, dispensant affiches,
banderoles, spots télévisés etc…; la radio du kraï
organisant une émission régulière spéciale sur le
recensement ; le rôle des médias a eu cependant des effets
pervers: à force de vouloir rassurer les habitants sur les bienfaits du
recensement et l’absence de risques lors de la visite du recenseur, l’antidote
a parfois déclenché le mal, générant des
inquiétudes, confortées par la diffusion occasionnelle de
manifestations de «boycott» du recensement dans d’autres régions de
Russie..
Une opération
sans incident majeur
Cependant, mise à part l’expression de quelques fantasmes imaginant des buts occultes du recensement, consistant, pour certains, à enregistrer et archiver de l’information sur chaque citoyen pour l’envoyer à un organe supranational ou extérieur (certains agents-recenseurs faisaient état de rumeurs sur la collecte d’informations pour des bureaux spéciaux à Bruxelles ou aux Etats-Unis, et relataient la diffusion d’un tract sataniste dans les boîtes aux lettres), la réticence la plus grande quant au recensement résidait plutôt dans la peur de voir son patrimoine économique identifié et contrôlé. Deux types de récalcitrants au recensement étaient mentionnés: les familles aisées, ne souhaitant pas déclarer l’ensemble de leurs revenus, ou la location d’une partie de leur logement, craignant des contrôles fiscaux ; les habitants les plus pauvres, en particulier ceux louant des chambres sans enregistrement (ancienne propiska). De plus, une catégorie d’individus présente une spécificité: où allaient être recensés les étudiants résidant en foyer universitaire ou dans des chambres louées? Au domicile de leurs parents, ou sur le lieu de leurs études? Des visites d’étudiants dans les foyers étaient prévues pour enregistrer les étudiants sur le lieu d’études.
On peut toutefois, à l’exception d’évaluations individuelles de la tenue du recensement dans certains quartiers, avoir des estimations assez rassurantes sur son déroulement général dans le Kraï.
Une image déformée de la carte ethnique?
Les autorités du Kraï espéraient que le recensement permettrait de présenter un tableau complet et fiable du nouveau paysage ethnique, révélant en particulier l'ampleur du phénomène migratoire des peuples caucasiens (Daghestanais, Tchétchènes, mais aussi Arméniens...) dans de nombreux districts. Depuis des années, ce flux migratoire fait l'objet de toute une campagne locale et fédérale tendant à le présenter comme un phénomène inquiétant pour la stabilité régionale, générateur de criminalité, de conflictualité potentielle.
Sans que cette situation ne dérive vers les excès constatés dans le kraï voisin de Krasnodar, les autorités ont exercé une certaine pression visant à réguler, contrôler les nouvelles migrations et les mesures draconiennes adoptées à Krasnodar ont fait l'objet de commentaires plutôt positifs lors du vote de la loi sur les migrations par l'Assemblée régionale de Stavropol en juillet 2002 . Dans l'année précédent le recensement, les média locaux se sont saisi de divers incidents entre Russes (ou Cosaques) et peuples caucasiens qui ont défrayé la chronique du Kraï, sans qu'il soit facile d'affirmer si ces incidents étaient volontairement grossis ou non, si leur origine résultait de problèmes locaux, modalités de la cohabitation, rivalités socio-économiques ou s'ils reflétaient réellement des oppositions ethniques ou religieuses comme certains l'ont présenté.
Recensement et identité cosaque : des groupes revendicatifs et
désorganisés
Du point de vue ethno-linguistique qui nous préoccupait, c'est la question cosaque qui constituait la principale singularité du kraï. En effet, comme dans les régions voisines de Rostov et de Krasnodar, une partie des Atamans (dirigeants) cosaques était bien décidée à instrumentaliser le recensement afin de faire avancer leurs revendications. Le raisonnement est simple. Les Cosaques estiment être les derniers des peuples punis (les peuples qui ont subi diverses formes de répression durant la période soviétique) qui n'ait pas obtenu de compensations adaptées à leur tragédie. Ils attendent en particulier le vote par la Douma fédérale d'une Loi sur les cosaques qui préciserait définitivement leur statut et comporterait un article sur ces compensations, loi promise sous Eltsine mais toujours pas adoptée. La direction du cercle des Cosaques du Terek, à Stavropol, a donc procédé à une véritable campagne visant à inciter les Cosaques et leur famille à inscrire «cosaque» au point N°7 du questionnaire sur l'appartenance ethnique. Selon eux, un fort pourcentage de Cosaques serait un facteur décisif dans leur bataille pour une reconnaissance globale de leur spécificité. Dès avant le recensement, cette forme de pression avait partiellement abouti, puisque la mention cosaque avait été ajoutée à la liste des appartenances ethniques destinées à être encodées, décision immédiatement portée par la presse cosaque à la connaissance de ses lecteurs.
On notera toutefois que, contrairement à une partie de l'argumentation développée dans ces journaux et tracts, la quasi-totalité des Cosaques rencontrés se considéraient comme ethniquement russes, et naturellement russophones, même ceux qui s'apprêtaient à suivre ces consignes. Cette revendication était entourée d'une grande confusion conceptuelle mêlant ethnie, subethnos, peuple, nationalité, catégorie sociale (sotsialnoe soslovie, …). La plupart reconnaissaient que les Cosaques du Kouban et du Terek avaient compté dans leurs rangs des ressortissants d'autres origines ethniques que russe, arméniens, ukrainiens par exemple. Par ailleurs, si ce mot d'ordre était largement diffusé dans la ville de Stavropol, nous eûmes l'occasion de constater qu'il était pratiquement resté ignoré de la plupart des autres cercles (communautés) cosaques, signe surtout de l'émiettement de ce mouvement en de multiples organisations concurrentes et de son essoufflement après les années d'euphorie du début des années 1990. Beaucoup des Cosaques rencontrés nous ont bien fait part de multiples revendications mais n'imaginaient pas pouvoir donner d'autre réponse que « russe » (russkij, au sens ethnique) à la question n° 7, faisant parfois remarquer qu'il était nécessaire de se compter (entre Russes ethniques) dans un contexte où la présence caucasienne s'accentuait.
La daghestanisation sous-évaluée ?
La daghestanisation de certains districts du sud-est du kraï est un des processus les plus sensibles dans la mutation du paysage ethnique. Ce phénomène, déjà analysé par plusieurs chercheurs (V. Belozerov, Maia Avtsatourova) est beaucoup plus complexe que ce qu'en disent certains articles de la presse locale qui n'y voient souvent qu'un contrecoup des conflits tchétchènes. Or, la présence de plusieurs peuples daghestanais (Nogaïs, Koumyks) est attestée dans ces steppes de longue date. D'autre part, un des facteurs-clefs de ce processus migratoire, qui voit effectivement une partie de la population russe ethnique quitter ces districts alors que des familles originaires du Daghestan s'y installent, est lié à l'évolution des activités économiques depuis deux ou trois décennies. En ce qui concerne le recensement proprement dit, les organisateurs se sont heurtés, semble-t-il, à un phénomène classique, propre à ces populations mobiles ou fraîchement installées, qui ont préféré se faire recenser dans leur village d'origine au Daghestan. De ce fait, les autorités du Kraï prévoient une sous-estimation de ce phénomène, en dépit de son caractère sensible.
Arméniens, Grecs, des diasporas actives et intégrationnistes
L'état d'esprit dans lequel ces communautés, nombreuses dans toute la moitié méridionale du Kraï, envisageaient le recensement, est fort différent. Ces diasporas, anciennement implantées dans la région, connaissent partiellement un profond renouveau depuis la fin des années 1980. Les crises et conflits du Sud-Caucase se sont traduits en effet par l'arrivée de nombreux migrants, de Bakou, du Karabagh voire d'Arménie pour les Arméniens, du sud de la Géorgie pour les Grecs. Cet afflux de migrants n'est pas sans poser de nouveaux problèmes aux autorités du Kraï, d'autant que ces populations souvent jeunes et dynamiques sont parfaitement russophones, et s'intègrent vite dans un paysage économique en pleine recomposition, où ils occupent des places enviées (services, restauration...). Cette concurrence exacerbée, liée à la crainte de menaces de pogroms comme ceux survenus dans le Kraï voisin de Krasnodar (contre les Arméniens) ont provoqué, en avril 2002, une série d'incidents à Kislovodsk et dans la région des Kavminvody.
On peut toutefois observer que ces communautés, assez bien structurées au sein d'organisations locales (églises, clubs et écoles) jouent activement la carte de la reconnaissance dans l'intégration. Pour tous les représentants rencontrés, il ne faisait pas de doute que le recensement était une occasion supplémentaire de se compter et éventuellement conforter leur reconnaissance par les autorités locales. On note qu'une grande partie de ces Arméniens sont russophones et qu'ils n'hésitaient pas à affirmer cette spécificité dans le recensement. A l'inverse, la plupart des Grecs pour la plupart fraîchement arrivés du district de Tsalkia en Géorgie et souvent turcophones n'envisageaient en aucun cas de déclarer cette langue au recensement, préférant indiquer soit le russe soit le grec, même quand ils ne le maîtrisaient que peu.
En conclusion de ces premières observations, on peut souligner que les questions les plus sensibles soulevées à l'occasion de ce recensement n'étaient pas liées principalement à la sphère ethno-linguistique mais davantage aux problèmes sociaux et économiques. Le recensement fut cependant l'occasion de revenir sur la question des grands équilibres inter-ethniques avec, dans le Kraï, l'accroissement sensible à prévoir des non-Russes, caucasiens en particulier. Les rencontres et interviews que nous avons pu effectuer à cette occasion nous incitent à estimer que la prise en compte de ces processus complexes est réelle : de nombreux travaux scientifiques, articles et déclarations se penchent sur l'analyse de ces phénomènes et leurs conséquences. Toutefois, si le conseil de sécurité (Sovbez) du Kraï est visiblement un organisme précieux et compétent qui est intervenu de façon très concrète lors des divers incidents du passé récent, les autorités locales (au niveau des villes et des districts) ne semblent pas avoir véritablement de ligne politique ni de structure organisationnelle adaptées au traitement de ces enjeux sensibles. Le risque de dérapage est alors grand, d'autant que l'état de l'opinion, informée de façon souvent déformée par la presse locale et fédérale, est propice à la diffusion des rumeurs, des accusations précipitées portées souvent à l'encontre de communautés ethniques entières, voire de catégories encore plus vagues (musulmans, montagnards, caucasiens etc.).