Préface
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a Russie, la France… Depuis des siècles les deux
pays entretiennent une relation singulière. La pensée des
Lumières, puis les passions révolutionnaires et l’idéologie universaliste et messianique
françaises ont beaucoup inspiré les philosophes et les
écrivains russes, qui ont voulu que leur patrie soit, à l’instar
de la France, libératrice et dominatrice. La grande littérature
française a toujours fait partie intégrante de la culture russe
et la langue française a été largement parlée,
jusqu’en 1917, par les élites russes.
Inversement, la gauche
française – notamment communiste – a porté un regard attentif aux
développements sociaux de l’URSS, et l’échec de ce projet
politique ambitieux a provoqué un désenchantement assez profond.
Les deux pays ont connu, à différentes époques,
des périodes glorieuses et victorieuses, quand leur statut de
« grandes puissances » n’était pas contesté ; ils
se retrouvent à présent devant la nécessité d’une
prise de conscience, douloureuse pour le sentiment national, de leur
« nouvelle dimension ».
À noter encore
que les deux pays ont été plus souvent alliés
qu’adversaires, sur les champs de bataille comme dans les jeux diplomatiques.
Certes, les événements tragiques du xxe siècle qui ont
bouleversé la Russie, en la mettant à l’écart de la
civilisation occidentale, expliquent son décalage actuel non seulement
sur le plan économique, mais aussi au sein de la société
civile et des institutions démocratiques. Pourtant, la mondialisation
relativise aujourd’hui les frontières, en les rendant de plus en plus
transparentes et franchissables, et étend les problèmes.
Cela rend utile, sinon indispensable, de réfléchir à
l’échelle internationale aux défis majeurs de la
modernité.
Pour les sciences
humaines, le problème de l’identité mérite d’être
placé au premier rang. La libération de l’individu, la crise de
la famille, l’accroissement de la mobilité géographique et
sociale des populations affaiblissent les appartenances d’autrefois et modifient
la nature même du sentiment d’appartenance. Celui-ci devient de plus en
plus subjectif, multiple et relatif, mais aussi de plus en plus revendicatif.
Les acteurs sociaux ne veulent plus masquer leurs différences, ils les
mettent en avant. Cette attitude vise évidemment à contrebalancer
une tendance unificatrice de la société globale de consommation,
qui transforme en marchandises y compris les biens immatériels, tels que
la langue ou la religion, et les évalue comme des produits. Du coup, les
langues et cultures peu valorisées, c’est-à-dire minoritaires,
sont menacées de disparition. Les populations se mobilisent facilement
autour de l’idée de préservation des différences, et les
pouvoirs sont contraints d’en tenir compte dans un souci de gestion efficace.
À cette fin, des politiques multiculturalistes sont mises en place dans
un certain nombre de pays, tandis que d’autres, dont la France, doutent
toujours de leur bien-fondé. Il n’est pas vain, dans ces conditions, de
se rappeler de l’« optimum de diversité » dont parle Claude
Lévi-Strauss, tout en soulignant que le problème « existe au
sein de chaque société, dans tous les groupes qui la
constituent ». En dessous de ce seuil, le danger est de tomber dans une
uniformité appauvrissante et, au-delà, on court un risque
d’éclatement de la communauté nationale.
La première
partie de ce livre, issu du 11e Colloque annuel du Réseau de
suivi ethnologique et de prévention des conflits (EAWARN),
organisé en coopération avec l’Atelier de recherches bretonnes
(ARBRE), à Rennes, en octobre 2004, présente deux points de
vue sur le problème du multiculturalisme – l’un, français, et
l’autre, russe. Il est à noter, que les deux approches ici
présentées ne sont pas largement acceptées dans les pays
concernés, elles sont plutôt novatrices et invitent à la
discussion. La troisième contribution à cette même rubrique
s’inscrit dans la tradition républicaine française et offre ainsi
des contre-arguments à la discussion.
La deuxième
partie porte sur le rôle du fait religieux dans les
sociétés modernes, notamment sur les transformations
institutionnelles de l’Islam, souvent perçu comme une religion
étrangère et conservatrice, qui sape le fondement de la
civilisation occidentale, d’origine chrétienne.
Enfin, la
troisième partie s’interroge sur les questions d’identité
culturelle (régionale ou ethnique, selon la conception adoptée
dans tel ou tel pays) et les mécanismes de son instrumentalisation.
La présente
publication a été envisagée dans le souci de combler des
lacunes dans la connaissance mutuelle des travaux des chercheurs de nos pays,
de favoriser les échanges théoriques et de créer une
coopération durable et féconde dans le domaine des sciences
humaines.
Elena
Filippova, Ronan Le Coadic