la diversité culturelle dans

le monde contemporain

par Valéry Tichkov

Le général et le particulier dans la perception de la culture

Q

ue signifie cette expression si souvent employée dans les cercles savants et politiques de « diversité culturelle » ? Peut-on lui trouver un équivalent linguistique ou à tout le moins sémantique en russe ? Et de quelle manière enfin le sens différent ou concordant que l’on accorde à cette expression influe-t-il sur les pratiques politiques, que ce soit en termes de normes de droit ou de politique publique ? Or l’essentiel réside moins dans le fait qu’une société soit composée de populations culturellement différentes, qui cohabitent et collaborent ensembles, que dans le sens que telle ou telle société attribue à sa propre diversité culturelle, et à l’utilisation de ces différences (ethniques, linguistiques, religieuses, raciales). De ce point de vue, la Russie dispose d’une expérience vraiment unique, que ni l’Occident ni le reste du monde – hormis les pays de l’ex-URSS et certains pays d’Europe orientale – n’ont connue. Selon l’historien américain Terry Martin, l’URSS aurait été un « affirmative action empire »[1], c'est-à-dire un État encourageant l’ethnie, au moyen non seulement d’études scientifiques, d’un travail cartographique, et de méthodes spécifiques de recensement et de catégorisation, mais par le biais également d’une idéologie – celle de l’ « amitié entre les peuples » – et d’une structure étatique particulière, le fédéralisme[2].

Ce serait à mon avis une erreur de considérer le caractère « multiethnique » de la Russie comme le fruit d’une longue évolution, de voir dans l’appartenance ethnique le fondement de la « culture » pour l’individu, de requérir sur la base de cette expérience le caractère multiculturel d’un pays et d’y promouvoir la tolérance. Se montrant de nouveau passionnée par le multiculturalisme, une partie de la communauté scientifique et enseignante russe, amène tout à la « polynationalité » triviale et à la « théorie de l’ethnie » : « dans notre république (région, district, ville) habitent plus de cent nationalités », « dans notre école une dizaine d’ethnies étudient et collaborent », « chez nous les enfants de différentes cultures se reconnaissent », « les représentants de la nationalité non indigène doivent s’intégrer », ces  sentences et beaucoup d’autres sont constamment présentes dans les discours de chercheurs et de pédagogues. Une expérience scientifique restreinte et une mentalité déjà formée ne permettent pas à nos  spécialistes et praticiens de se présenter les citoyens de Russie comme des gens de même culture et comme une communauté d’identité semblable, et non pas en tant qu’une unité, enfermée par des frontières communes, de porteurs des mêmes passeports.

La diversité culturelle ne renvoie pas seulement à la création de la nomenclature  de différentes cultures, au moyen de l’examen scrupuleux et de la préparation « à la base du peuple » ainsi qu’à l’aide du matériel social accessible et des élaborations ethnographiques ;  elle ne renvoie pas non plus à la production dans les écoles, les établissements supérieurs, les villages et les républiques et dans tout le pays d’une liste de porteurs consciencieux d’une « identité nationale » difficilement déterminée. La diversité culturelle ne consiste pas seulement dans le fait que les porteurs de cultures « majoritaires » et « minoritaires » ont la même dignité et le même droit à la « liberté culturelle » et qu’à l’aide de l’État, de son budget et de ses lois, ses professeurs, ses ethnologues, ses psychologues, tous les citoyens de « différentes cultures » peuvent mener entre eux un « dialogue interculturel ». Le noyau de la notion de « diversité culturelle » renvoie à la reconnaissance de formes diverses de communautés culturelles (non seulement de la communauté russe ou avare, mais aussi rossiiskaia et daghestanaise), à la reconnaissance et la sponsorisation non seulement des différences, mais aussi des ressemblances, au moins dans le cadre d’une culture nationale (non pas ethnique), dont la culture russe. Le noyau de la diversité culturelle renvoie à la reconnaissance de la complexité culturelle d’une personne, et pas seulement d’un groupe.

Malheureusement, notre arsenal scientifique, politique et administratif de compréhension et d’influence ne prévoit pas que cela est possible et que c’est une norme, et non pas une anomalie.  C’est pourquoi la « liberté culturelle » en Russie s’estime presque comme une ‘autodétermination nationale » (russe, ossète, tatare et autres), comme le droit et le devoir d’être dans un groupe (rappelons-nous le slogan de recensement en Tatarstan : « enregistre-toi comme Tatar), comme le droit à « ses» territoire, État, langue, comme le droit à la communication paisible et libre avec les « autres » ou bien à la défense militaire contre les « autres ». La notion de liberté culturelle en Russie ne contient pas le droit à la complexité culturelle et à l’appartenance à une culture complexe (par exemple, russe ou daghestanaise), le droit à l’appartenance simultanée à plusieurs cultures (à la culture russe et à la culture daghestanaise en même temps, en dehors de l’appartenance avare ou darguine), le droit au quitter ou à vivre en dehors de sa culture d’origine. Les chercheurs et politiciens russes considèrent la liberté culturelle comme le droit d’être constamment dans un groupe défini selon le devoir familial ou moral ou au meilleur des cas, selon le choix libre de la personne. Pourtant, la liberté culturelle se détermine aussi par le droit à quitter un groupe ou à vivre en dehors du groupe.

Pourquoi dans notre pays, la culture rosiskaia intégrale – de contenu complexe, basée essentiellement sur la langue russe, qui n’appartient pas exclusivement aux Russes ethniques – n’est-elle pas normativement suffisante pour telle ou telle personne ? Au moyen de quels changements mentaux peut-on convaincre nos experts et dirigeants que la culture russe est entière et diverse par ses origines (des traditions byzantines et slaves jusqu’à l’arsenal turc et caucasien) de même que par son contenu (des versions communes de l’histoire, des valeurs et des objectif existentiels, partagés par tous, de la haute culture à la culture de masse, des symboles et des héros culturel communs). Le discours public politique russe (rossiiski), construit à base de nationalisme ethnique et de scholastique de l’ethnie, n’est pas capable de répondre à ces questions d’une manière complète. Mais il est indispensable de trouver des réponses ainsi qu’une politique de la reconnaissance de la communauté culturelle complexe des citoyens de la Russie. C’est justement l’intégralité culturelle complexe (hybride), un « ensemble non homogène » (expression de M. Bakhtine), et non pas une abstraction de « relations internationales » et non pas même la « diversité culturelle » qui mérite une attention véritable des experts scientifiques et des dirigeants publics.

Un rapport de l’ONU publié récemment sur le développement humain en 2004 est consacré au sujet de la « Liberté culturelle dans un monde contemporain » ; dans les réponses aux questions fondamentales, cette publication importante devient notre alliée[3]. Citons certaines des réglementations-clés de la partie panoramique de ce rapport :

La liberté culturelle est une composante essentielle du développement humain parce que pour une vie accomplie, l’individu a besoin de déterminer son identité.

Le sentiment d’originalité et d’appartenance à un groupe où les valeurs communes sont partagées joue un rôle primordial pour un individu. Cependant chaque personne peut s’identifier avec différents groupes.

Les théories de la détermination culturelle valent une appréciation critique car leur application amène des conséquences politiques dangereuses et peut devenir une source de tension intérieure aussi bien que de tension interétatiques.

Pour devenir membre intégral des sociétés construites sur la diversité, pour comprendre les valeurs universelles de tolérance et de respect vis-à-vis des droits communs de la personne, les individus doivent sortir du cadre strict de telle ou telle identité.

Enfin, le prix Nobel d’économie Amartya Sen, en tant que consultant principal du premier chapitre, écrit : « Au lieu de glorifier un dévouement irréfléchi aux traditions ou d’effrayer le monde d’une imminence imaginaire de la collision des civilisations, la conception du développement humain exige une attention au rôle de la liberté dans les sphères culturelles (ou autres) et aux moyens de défendre et d’élargir les libertés culturelles. Avec cela, la question primordiale ne renvoie pas seulement au rôle de la culture traditionnelle, mais à l’importance croissante des alternatives et des libertés culturelles »[4].

Je me méfie des propos des prix Nobel qui ne rélèvent pas de leur spécialisation mais, dans ce cas, A. Sen a raison : les appels à la diversité culturelle qui se basent sur le fait qu’elle est historiquement attribuée à telle ou telle société, qu’elle est héritée par différents groupes de gens et que ses représentants découvrent leur « originalité » dès l’âge préscolaire sont, en effet, loin de la reconnaissance de la liberté culturelle. Encore une fois, les auteurs du rapport ont raison quand ils écrivent que : « La naissance dans un milieu culturel concret ne relève pas de la réalisation de la liberté, c’est plutôt le contraire. Elle devient un acte de liberté culturelle au moment où l’individu décide consciemment de suivre un mode de vie caractéristique à cette culture, et prend cette décision en présence d’autres alternatives »[5]. À ce propos, l’exemple de la pire intolérance que j’ai jamais vue consistait en une contrainte directe ou indirecte de vivre de la même manière que les autres membres d’une société. Dans des communautés ethniques minoritaires et actualisées, cette situation peut se transformer en tragédies personnelles et en conflits de génération.

Comment mieux comprendre la diversité culturelle

Par le terme de « diversité culturelle », j’entends non pas une signification étroite du mot « culture », qui renvoie à une création artistique ou à une tradition populaire, mais les créations conscientes des individus et des collectivités humaines qui produisent des différences dans la vie sociale. Ces distinctions se relèvent dans la culture matérielle et immatérielle – des systèmes de fonctionnement existentionnel (ménage, nourriture, vêtement, habitat) et des communications (langue) jusqu’à l’organisation sociale, aux normes de conduite et aux valeurs religieuses. En général, ces différences culturelles se regroupent selon les formes d’identification (correspondance) des gens avec telle ou telle « catégorie importante » de la distinction humaine (culturelle). Ces catégories ne sont pas apparues toutes seules comme l’estiment des chercheurs et des praticiens dits primordialistes (ou existentialistes) qui croient à l’existence de collectivités humaines archétypiques comme l’ethnie ou la race que la science aurait à apprendre et dont les politiciens auraient à s’en occuper.

La recherche contemporaine en vient progressivement à la conclusion que toutes les différences culturelles et les différences fondées sur des coalitions humaines sont des notions historiquement mobiles, dont le contenu et le sens changent constamment et possèdent une diversité géographique et régionale. Mais le plus important est que leur existence indépendante constitue le résultat des efforts, orientés vers un but précis, de personnes engagées dans l’espace social : des élites, des dirigeants et des chercheurs ; c’est le résultat d’une construction dite sociale. Ce qui est nommé, perçu et étudié comme groupe (peuple, nation, minorité, race, diaspora etc.), représente, en effet, non pas un corps collectif réellement existant avec ses « identité », « caractère », « volonté », « destin », mais les relations humaines (sociales, politiques, émotionnelles) à propos de ces coalitions imaginaires[6].

La maîtrise de la mentalité de groupe qui repose sur les catégories culturelles, constitue finalement le problème le plus complexe pour la science et la politique contemporaines ; pour la pratique russe c’est même une perspective difficilement imaginable.

Jusqu’à aujourd’hui dans la science sociale russe, une approche théorique et méthodologique prédomine, qui se fonde sur une vision de la diversité culturelle perçue presque exclusivement comme une diversité de groupes avec leur « injustices historiques » persistantes, leurs besoins, leurs intérêts, leurs droits fondamentaux etc. Dans la sociologie et la politologie occidentales, cette approche est aussi partagée par certains auteurs, y compris par les auteurs du rapport cité ci-dessus. Ici on aperçoit l’influence de la pratique politique de la régularisation des relations entre groupes et du soutien des minorités, ainsi que l’influence des projets ambitieux du genre du projet du Centre de développement international et de direction des conflits de l’université du Maryland qui a reçu le titre les « Minorités en état de risque »[7]. Les documents (en particulier, la Déclaration sur les droits des minorités nationales) et l’activité de l’OSCE, surtout dans les régions de l’ex-URSS, reposent sur cette approche qui est loin d’être à jour.

Du panorama des pratiques politiques contemporaines et des résultats des études scientifiques, on peut conclure que l’approche la plus perspective pour le monde actuel, y compris la Russie, consiste à appréhender la diversité culturelle comme une diversité de formes d’identification humaine, y compris l’existence d’une complexité culturelle au niveau de l’individu et au niveau du collectif. Autrement dit, existent et doivent être reconnus par la science et la procédure étatique, une communauté socio-culturelle du peuple russe (rossiiskii) et des citoyens de la Russie dont l’identité ethnique peut être déterminée aussi par des mots complexes comme : juif russe, ukrainien russe, tatar bachkir etc. D’après certains spécialistes, les personnes de ce type appartiennent à la catégorie des marginaux ethniques. En effet, c’est plutôt une norme pour la société russe (au moins un tiers de la population est composé de descendants de mariages mixtes), aussi bien que pour la majorité dominante des autres sociétés.

Une autre conclusion renvoie au fait que deux types d’identité de groupe coexistent et ne se remplacent pas (selon la culture et selon la communauté citoyenne et politique), c’est-à-dire russe et rossianintatar et rossianin, tchétchène et rossianin etc., cela est une norme absolue, les ethno-nationalistes ont beau mettre en doute l’identité rossiiskaia exprimée dans le mot même de rossianin, en la montrant comme un certain euphémisme difforme. Par ailleurs, une existence réussie et la formation orientée (vers un but précis) des identités multiples et se complétant dans le cadre d’une communauté étatique unique peuvent être révélées dans l’exemple de pays comme l’Espagne, la Belgique, l’Inde et beaucoup d’autres. C’est justement cette stratégie de formation de la nation qui est reconnue comme la plus optimale et la plus perspective. Pour la Fédération de Russie, c’est la seule stratégie possible.

Il est important de comprendre que la diversité culturelle et la politique multiculturaliste ne constituent pas des alternatives pour remplacer nos concepts ordinaires de « multinationalisme » et de « politique nationale » ou leurs variantes linguistiques plus récentes « multiethnicité » et « politique ethnique ». À la catégorie des différences culturelles qui existent parmi les groupes humains et dont il est indispensable de tenir compte dans la gestion, appartiennent d’autres (différences) qui ne sont étroitement liées à l’ethnicité. Les communautés qui reposent sur elles exigent également de la reconnaissance et une régularisation de leurs relations avec d’autres communautés, tout comme une garantie d’un statut pour leurs membres dans la société et l’État. Cette compréhension plus élargie de la diversité culturelle pourra considérablement aider les scientifiques et les politiciens russes à sortir de l’impasse des discussions scientifiques, juridiques et politiques qui se fondent sur les questions suivantes : tel ou tel groupe constitue-il un « peuple autonome », un « peuple indigène » ? a-t-il le droit à une mention isolée dans le recensement ? peut-il créer sa propre autonomie nationale et culturelle ? peut-il adopter des lois et actes juridiques des communautés et groupes qui ne remplissent pas les critères ordinaires du « peuple » et de l’«ethnie » ?

Si on a un point de vue plus large et plus libre sur ce qu’est la diversité culturelle, alors des formes d’identification culturelle parmi les rossian telles que kriacheny (Tatars orthodoxes), pomory (adeptes de la tradition historique et régionale), cosaques (une identification historique selon les couches sociales), kubachincy (une communauté locale culturellement différente au Daghestan) et autres, ne feront plus l’objet de violents débats. Elles ne seront plus la cause d’une aggravation des relations entre personnes aux identifications culturelles différentes, entre le pouvoir et la population, entre le centre et les régions. La diversité culturelle de la Russie n’est pas simplement la nomenclature des peuples qui vivent sur le territoire du pays, ce sont les formes variées, diverses et à plusieurs niveaux de l’identité au sein du peuple russe.

En raison de la présence en Russie de différentes formes de racisme pseudo scientifique et coutumier, la représentation des divergences raciales comme forme de la diversité sociale et culturelle (et non pas biologique) joue un rôle primordial. Selon la conception qui est actuellement universellement reconnue, la race constitue une catégorie sociale et culturelle et une construction académique, c’est-à-dire qu’en tant que réalité biologique, la race n’existe pas. Mais la mentalité raciste et le racisme comme pratique, reposant sur une représentation biologique de la race, sont des réalités terribles. Pour la Russie cette conception se retrouve mise à jour, car la propagande des anciennes théories raciales se répand en masse dans la société russe. Les idées racistes trouvent leurs partisans dans les milieux scientifiques et dans le cercle politique, sans évoquer les agents ordinaires de la milice, les enseignants des écoles et des établissements supérieurs. Il est indispensable d’insister sur l’inconsistance du racisme, principalement par des arguments rationnels et des faits scientifiques, mais cela ne suffit pas. Face à des points de vue et des actions raciaux, l’arsenal d’influence doit comprendre, outre les arguments rationnels de caractère scientifique, des méthodes émotionnelles, éthiques, juridiques et autres.

Ces derniers temps, la notion de la « culture » dans le sens de synonyme du mot « peuple » ainsi que les thèses sur l’homogénéité, l’intégralité et l’indivisibilité des groupes ethniques ont été reconsidérés. Les divergences culturelles ne sont plus jugées comme quelque chose de constant et de différent de manière « choquante » (aujourd’hui encore, les spécialistes russes parlent avec enchantement du « choc culturel » mythique dans la communication entre les rossiane). De plus en plus, les rapports du type « identité/altérité  » sont considérés comme un problème de rapport des forces et un problème lié à la rhétorique qui en découle, et non pas comme l’essentiel de la conscience et du comportement humains. Avec cela, la culture devient le reflet des processus de changement, des divergences et des conflits intérieurs. Sur ce sujet, les auteurs du rapport écrivent : « À mesure que les anthropologues perdaient l’espoir en la conception d’une « intégralité » unie, stable et restreinte, cette conception trouvait ses adeptes dans des vastes milieux de gens qui participent à la création des cultures et à la formation de l’originalité traditionnelle  dans le monde entier. Les arguments provenant du domaine de l’anthropologie sont le plus souvent utilisés par ceux qui essayent de classifier les groupes sociaux selon les « critères » des types culturels communs. Aujourd’hui cette pratique est considérée comme douteuse  par les anthropologues »[8]. Actuellement, les politiciens, les économistes et la société en général souhaitent que le terme « culture » ait une définition restreinte, concrète et matérielle, substantielle et intemporelle, qui ces derniers temps est contestée par les anthropologues. Apparemment, l’intériorisation de la tolérance doit commencer par la proposition de nouvelles approches dans l’expertise publique, et seulement après dans le reste de la société.

Comment mieux gérer la diversité culturelle

Si nous adoptons une approche plus contemporaine dans le problème de la diversité culturelle et si nous voulons mener une politique de pluriculturalisme effectif (paisible pour tous), alors nous avons besoin d’une série de corrections efficaces dans la science et la gestion publique. Il pourrait sembler que le moyen le plus simple de conserver la diversité culturelle, c’est sa conservation aujourd’hui (ou, en s’exprimant d’une façon plus élégante, « conservation, soutien et développement ») dans l’état où cette diversité s’est formée dans notre pays et dans le monde en général. Mais alors, comme s’interrogent justement les auteurs du Rapport : « cette lutte pour la diversité culturelle n’amènera-t-elle pas au soutien du conservatisme culturel quand les gens seront appelés à rester fidèles à leurs origines culturelles et à ne pas adopter d’autres modes de vie ? Cela aboutira immédiatement à la prise de positions contraires à la liberté, ainsi qu’à la restriction du droit au choix de mode de vie, auquel plusieurs personnes  seraient éventuellement intéressées. Ainsi, nous nous retrouverons dans la sphère d’une autre exclusion, plus précisément d’une exclusion de la participation à la différence de l’exclusion selon le mode de vie, car les gens appartenant aux minorités culturelles seront exclus de la participation dans la direction culturelle prédominante »[9].

En Russie, où la stratégie postsoviétique reposait sur l’idéologie du renouveau et du développement « nationaux » (voire ethniques), des lois et des programmes ont été adoptés avec le but, justement, de conserver les « racines culturelles » particulières, que ce soient des racines tatares, iakoutes, ossètes, ou des racines plus ramifiées ou très conditionnelles, finno-ougriennes ou turques, par exemple. Cette politique ne laisse pas de place pour ces Tchouvaches et Tatars qui ne parlent pas tchouvache ou tatar et qui s’intéressent plus au « rossisme » et non pas au turquisme ou au finno-ougrienisme. Comment doivent faire ces « finno-ougriens » qui souhaitent que leurs enfants étudient non pas en Hongrie ou en Estonie, mais dans un établissement supérieur moscovite ou puissent passer leur examen d’entrée en russe, et plus tard réussir dans le vaste espace russe ? Notre « politique nationale » au niveau obcherossiskii (véritablement national) n’a pas encore donné de réponse pour une partie – pour ne pas dire pour la majorité – de la population. En même temps, l’ethnonacionalisme affiché par les autorités et l’opinion publique de certaines républiques et régions russes, aussi qu’au niveau fédéral, réussit dans la réalisation de projets diviseurs et nuisibles pour beaucoup de gens. Citons quelques exemples de cette politique dans les domaines de la religion, de l’enseignement et de la politique linguistique et essayons de donner quelques recommandations.

 

La reconnaissance de la religion. Comme nous l’avons déjà évoqué, la religion est une des formes de la diversité culturelle et, sans une politique religieuse effective de la part de l’État, il est impossible de garantir la liberté culturelle. Il pourrait paraître que le moyen le plus simple serait la séparation de l’Église de l’État et la conservation du caractère laïc du pouvoir, en offrant aux institutions et communautés religieuses la possibilité de l’auto-développement et de la coopération. Cependant, ce n’est pas suffisant. Les doctrines religieuses peuvent avoir des formes extrêmes de manifestation et devenir la source d’un extrémisme et d’une violence que l’État et la société en général ne peuvent pas admettre. Les institutions religieuses sont portées à rivaliser pour les ouailles et peuvent prétendre au statut d’exclusivité par le biais de l’exclusion ou de l’oppression d’autres mouvements religieux et de leurs adeptes, tandis que certaines religions et sectes mondiales réalisant le prosélytisme au niveau universel, nuisent aux religions traditionnelles sur tel ou tel territoire ou au sein de telle ou telle population.

En respectant l’égalité des religions et de leurs adeptes, l’État doit néanmoins prendre en considération la situation qui s’est établie dans le pays et ses régions et limiter, si nécessaire, le prosélytisme agressif et l’extrémisme religieux. Enfin, la politique religieuse comme une partie de la politique pluriculturaliste, contribue à l’élimination des conséquences des répressions, conflits et discriminations religieuses qui ont eu lieu dans le passé de plusieurs pays et tout particulièrement dans les pays de l’ex-URSS. Sans le soutien de l’État et avec le niveau social bas de la population, il est difficile de restaurer une vie religieuse détruite et cela devient une des priorités de la gestion étatique en ce domaine. Enfin, les autorités et la société aident à instruire les croyants et non croyants dans la sphère des opinions religieuses et dans l’organisation du dialogue interconfessionnel et  de la garantie de la tolérance. « Les États, quelles que soient leurs relations historiques avec la religion, sont responsables de la défense des droits et de la garantie des libertés de tous leurs citoyens et de l’absence de discrimination reposant sur la religion (dans l’intérêt de quelqu’un ou contre quelqu’un)  »[10].

En Russie, durant la dernière décennie, ont eu lieu des changements radicaux dans le développement de la situation religieuse et dans les relations entre la société et la religion. La vie active religieuse a été restaurée par les représentants orthodoxes (des milliers de nouvelles églises et des centaines de nouveaux monastères ont été ouverts, plus de 10 000 nouvelles organisations ont été enregistrées), par les représentants musulmans (six mille mosquées ont été construites, trois mille organisations se sont inscrites), par les représentants judaïques (de nouvelles synagogues, des relations avec l’État juif, des établissements scolaires), par les représentants du bouddhisme et d’autres religions. La vie et l’activité religieuses ainsi que la politique sont réglementées par des lois qui en général portent un caractère démocratique. Mais il existe des problèmes propres au domaine de la garantie des droits et des libertés de même qu’au domaine de la prévention de l’extrémisme religieux.

Dans les années 1990, pendant la période d’activité des mouvements ethnonationaux radicaux dans le Caucase du Nord et la région Volga Oural, une idéologie de l’islam politique a surgi, y compris sous la forme extrême du djihad religieux (lutte contre les infidèles), qui a servi à la réalisation de projets de sécession armée ou de remplacement du pouvoir d’État par le pouvoir du muftiat. Réalisées par l’État, les mesures militaires et juridiques ont permis de liquider la menace d’effondrement de l’État et d’établir des régimes fondamentalistes religieux dans des régions comme la Tchétchénie et le Daghestan, quoique l’activité terroriste, sous des slogans islamiques et avec le soutien des structures du terrorisme international, continue, ce qui pose un problème sérieux et complexe. Par quel moyen et avec quel argument peut-on empêcher le recrutement de jeunes gens dans le corps de jeunes combattants ou de terroristes kamikazes ?

En raison de l’extrémisme islamique, sont apparus dans la société des problèmes de phobie antiislamique et de propagation des pratiques discriminatoires par rapport aux croyants. En république du Daghestan, une loi extrêmement stricte a été adoptée contre le wahhabisme que l’islam tariquat peut utiliser contre les adeptes des autres mouvements de cette religion.

Une des raisons de la tension dans la sphère religieuse est la propagation de différents cultes et sectes, ainsi que l’apparition d’un éclectisme religieux mythologique. Ainsi, les autorités et les activistes aux intentions nationalistes de certaines républiques (comme la Iakoutie, l’Ossétie du Sud, le Mari El, la Mordovie et l’Altaï), avec les nouveaux prosélytes religieux, tâchent depuis plusieurs années de réaliser un retour aux racines religieuses (cela s’appelle « renaissance de la religion nationale ») de la population locale non russe. Il s’agit de cultes païens et d’anciennes pratiques religieuses qui, depuis deux ou trois siècles, ont été remplacées par l’orthodoxie. Bien que le baptême des aborigènes n’ait pas été toujours volontaire, comme cela se passait partout dans le monde à l’époque de la confirmation de grandes religions, plusieurs générations d’Ossètes, de Iakoutes, de Maris et de Mordves professent l’orthodoxie, comme les Indiens d’Amérique du Nord et d’Amérique Centrale et du Sud professent passionnément le catholicisme, ou les aborigènes des Iles de Hawaï le protestantisme.  La tentative de déclarer l’orthodoxie religion imposée, étrangère, « non nationale » et les cultes païens « religion nationale » représente un exemple du fondamentalisme culturel qui détruit les traditions locales ainsi que les possibilités intégratives des membres des minorités rossiiskie (ce dernier terme est extrêmement relatif par rapport aux nationalités rossiiskie non russes).

Si les divergences culturelles ethniques ont un caractère mobile, complexe, et ne s’excluent pas mutuellement, dans la sphère de la religion, les limites et différences ont un caractère plus strict, les religions comme l’islam déclarent criminelles contre la religion les personnes ayant pris une autre croyance. L’identité religieuse parmi les croyants se forme assez tôt par le biais de la famille ou des prophètes et ne cède pas au compromis. Le Rapport sur le développement humain en 2004 détermine trois aspects de la garantie de la liberté religieuse en tant que priorités de la politique d’État en ce domaine. Ce n’est pas seulement l’attribution de la liberté de croyance, mais aussi du droit à la « pluralité » d’interprétation des dogmes confessionnels dans le cadre d’une religion. Ce n’est pas l’attribution de privilèges politiques et sociaux à la hiérarchie religieuse. C’est l’attribution à toutes les religions d’un espace de discussion sur les questions de croyance avec le droit pour les adeptes d’une religion, en position de responsabilité sociale, de critiquer la pratique et les croyances des autres religions. C’est attribuer aux individus non seulement la liberté de critiquer la religion à laquelle ils appartiennent, mais aussi de la quitter en faveur d’une autre, ou de rester en dehors de la vie religieuse en général[11]. Pour la Russie, ces recommandations semblent applicables, biens qu’elles ne soient pas suffisantes pour garantir la tolérance interreligieuse et les relations coopératives entre les organisations religieuses, les groupes et l’État.

 

La politique plurilinguistique. La langue est une des formes essentielles de la communication humaine et, en même temps, dans plusieurs situations, elle reste un trait distinctif de la communauté ethnique et une des bases de son arsenal culturel. Comme cela est marqué dans le Rapport, « si dans les questions ethniques et religieuses, l’État devrait et même préférerait rester « neutre », cette position par rapport à la langue n’est pas pratique. La notion de « citoyenneté » exige une langue commune pour renforcer la compréhension réciproque et pour une communication efficace. Aucun État ne peut se permettre de garantir des services et de publier des documents officiels en chaque langue parlée sur son territoire »[12].

Dans les sociétés plurilinguistiques, dont la Fédération de Russie, la politique linguistique est orientée vers la reconnaissance du droit à utiliser les langues parlées par la population de telle ou telle localité, ou appartenant à tel ou tel groupe linguistique, même s’il vit dispersé. Dans les lois, y compris russes, la formule optimale serait la suivante : « Que chacun utilise sa langue maternelle dans certaines sphères – par exemple, à l’école ou à l’université – mais dans les activités communes, surtout dans la vie sociale, nous parlerons une langue commune ». Ce n’est que le minimum dans la définition de la politique de pluralisme linguistique qui, pourtant, n’est pas respectée dans tous les pays. Ainsi, par exemple, en Turquie, le Parlement a adopté une loi permettant d’enseigner la langue kurde à une partie déterminée de la minorité kurde. Dans plusieurs pays développés avec des communautés plurilinguistiques, la loi établit le bilinguisme ou le trilinguisme officiels et attribue des moyens en faveur de la réalisation de cette loi. À part cela, les langues de plusieurs minorités sont non seulement autorisées mais également soutenues, si elles le souhaitent.

L’expérience de la politique linguistique en URSS était assez originale du point de vue de la conservation et du développement de la diversité linguistique : environ soixante-dix langues ont obtenu une écriture élaborée, la littérature était publiée et l’enseignement s’effectuait en une dizaine de langues de peuples de l’URSS. Mais en même temps, la modernisation soviétique et la politique centralisée de l’État autoritaire s’accomplissaient en général à travers la gestion et l’idéologie russophones, et même les représentants des nationalités non russes, dans un objectif de réussite, passaient à la langue russe comme langue d’État, de culture nationale et langue de la majorité de la population. En principe, cette situation s’est conservée en Russie post-soviétique, où la langue russe est déclarée par la loi langue officielle, mais le bilinguisme et le trilinguisme sont officiellement établis dans certaines républiques.

Comme dans plusieurs États, un  dilemme complexe existe en Russie : comment utiliser la politique linguistique pour garantir une gestion étatique efficace et dans l’intérêt de la majorité, mais en même temps respecter les droits linguistiques des minorités sans les empêcher de faire leur choix linguistique. Ici se rencontrent la notion d’une certaine norme idéale (chaque peuple a le droit à sa langue) et la notion des droits linguistiques d’un individu. En principe, le « droit à la langue » n’existe pas, mais les droits qui ont un rapport avec la langue existent. Les dogmes de la politique linguistique et les inspirations des élites ethniques vont souvent à l’encontre de la stratégie linguistique des gens simples, surtout des parents qui souhaitent donner plus de possibilités à leurs enfants dans le cadre d’une grande société. Et ici une règle simple fonctionne : si la minorité ne peut imposer sa langue à la majorité que par la force, alors plusieurs représentants des minorités choisissent volontairement la langue dominante. Ainsi, la langue maternelle n’est pas la langue qui coïncide avec la langue de la nationalité, mais la langue que la personne possède et utilise. Cette langue que plusieurs représentants des nationalités non russes utilisent, est la langue russe.

Cependant, le répertoire linguistique de l’homme moderne ne se restreint pas à une seule langue et, de plus en plus, la norme de la situation linguistique renvoie au bilinguisme ou au trilinguisme qui, en outre, ont un caractère fonctionnel : dans certaines sphères et situations, une langue est employée, dans d’autres, une autre langue. En Russie, le bilinguisme est très répandu, il est soutenu par l’État et surtout par le pouvoir religieux. Cependant, de sérieuses collisions apparaissent, qui peuvent amener à une tension et à des conflits sur fond religieux. Un de ces conflits s’est produit au Tatarstan lors du projet de passage du cyrillique à la graphie latine par la population étudiante de la république. Les arguments de l’ethnonationalisme local et, influencé par ce dernier, du pouvoir de la république, se résument au principe de la restauration du passé ou du retour à la norme existant autrefois. L’argument de la liberté de choix et du droit à l’autodétermination collective est aussi utilisé par rapport aux institutions culturelles des groupes. Mais il est difficile d’imaginer un projet plus néfaste au destin de ces jeunes Tatars, qui ont décidé ou seront obligés de faire des études en alphabet latin, c’est-à-dire dans une graphie qui n’est pas utilisée par le reste de la population du pays, pas même par la majorité des Tatars de Russie. Peut-être n’est-il pas possible de trouver un autre événement aussi frappant, massif et réfléchi, d’« exclusion de la participation dans la tendance culturelle dominante » par le nationalisme périphérique.

Pourquoi cette politique se réalise-t-elle et pourquoi est-elle acceptable, c’est une autre question. La réponse ne tient pas seulement à l’aspiration à garder son originalité pour maintenir un statut particulier de république-État au sein de la Fédération de la Russie, ni seulement à la volonté de se distinguer de la culture dominante et de son centre politique, ni seulement au désir de s’intégrer d’une meilleure façon dans l’espace informatique universelle latinographique. La réponse tient aussi à des aspirations dissimulées de séparatisme politique, c’est-à-dire dans la consolidation des bases des institutions de distinction culturelle radicale. La réponse se cache dans de nouvelles rivalités géopolitiques quand soi-disant le « monde turc », dirigé par la Turquie latinographique, plus précisément par le panturquisme politique, a procédé à l’élargissement de la sphère de son influence dans l’espace postsoviétique qui, après l’effondrement de l’URSS, se représente comme une terra nullis (terre qui n’appartient à personne). Ce projet n’est guère dans les intérêts de ceux à qui le président M. Chaimiev s’est référé lors de l’explication de la réforme de la graphie au Tatarstan : « un simple Tatar villageois m’a demandé pourquoi il ne pouvait pas écrire en la langue que les Tatars ont toujours écrite et que lui-même voulait écrire ».

Bien qu’à propos de cette situation, la Duma ait adopté une loi permettant le changement de graphie dans un pays ou dans une région seulement après une décision des organes fédéraux du pouvoir, la question reste ouverte pour la politique : comment faire coïncider la liberté de choix culturel particulier et la diversité culturelle sans nuire à ces nombreuses personnes qui sont silencieuses politiquement et ne sont pas capables de comprendre le dommage possible des décisions actuelles sur les générations suivantes ? Le système d’enseignement, c’est ce qui concerne tout le monde. Peut-être, alors, faudra-t-il organiser un référendum ? mais parmi qui ? parmi toute la population de la République du Tatarstan, si cela se fait dans les intérêts de la population de la république ? ou parmi tous les Tatars qui habitent en Russie, si cela se fait au nom et dans les intérêts du peuple tatar ? Il est clair que cela ne se fera pas parmi les Tatars qui n’ont pas le droit de parler au nom de la société républicaine de même au nom des Tatars russes.

 

Enseignement polyculturel. L’idéologie des racines particulières empêche et peut nuire aux représentants des minorités nationales et cette idéologie doit être corrigée. Sont nécessaires des programmes et des projets, et peut-être même des lois qui résoudraient  ou au moins favoriseraient la réalisation d’un choix libre et d’une réussite sociale des représentants de différentes traditions culturelles dans l’espace russe  et dans le cadre de la culture russe et russophone dominante. « Les raisons du rapport sceptique à l’égard de l’attribution automatique de la priorité aux traditions culturelles héritées, peuvent être prises en considération selon qui choisit et ce qu’il ou elle choisit »[13]. Les stratégies parentales et les aspirations des jeunes gens eux-mêmes diffèrent le plus souvent radicalement des appels des activistes ethniques et des orientations du pouvoir républicain et même fédéral. Une paresse apparente dans l’apprentissage de la « langue maternelle » et le passage à la langue russe au domicile, l’entrée à la faculté moscovite, le mariage avec un partenaire d’une autre ethnie – tout cela est présenté par les hommes d’affaires ethniques comme « trahison » par rapport à la culture natale et doit être interrompu ou trouver un remède à travers la politique. Mais cela répond-il aux aspirations de ces gens, au choix qu’ils ont décidé de faire ? Bien sûr que non. Cela signifie que dans la politique ethnoculturelle, il est indispensable de construire de plus larges perspectives et d’offrir de plus larges possibilités.

S’il s’agit du domaine d’enseignement, ici, ces plus larges possibilités ne doivent pas se restreindre à un complément au standard éducatif de l’État et des systèmes des établissements éducatifs par un composant dit ethnoculturel ou régional. En Russie, ces dernières années, beaucoup de choses ont été faites, y compris positives, dans la sphère de la consolidation de la conception et du développement réel de l’enseignement polyculturel. Des travaux scientifiques et des manuels pédagogiques sont publiés, des conférences ont lieu, des centaines d’écoles fonctionnent réellement. Cependant, l’inertie du concept soviétique de l’ « école nationale » comme école particulière pour les représentants d’un peuple singulier est restée présente derrière la façade de l’enseignement « polyculturel » ou « avec une composante ethnoculturelle ». Tout ce système provient de la présence dans une école ou une classe d’une monoculture ou d’une pureté culturelle (les écoles arméniennes, géorgiennes, tatares, juives ou les classes arméniennes, géorgiennes, tatares, juives). Bien que les partisans de ce système et ceux qui y participent annoncent que ce genre d’écoles et de classes sont ouvertes à tous, ce n’est qu’une déclaration formelle car, sur le plan de la mentalité, ce sont des corporations culturelles fermées : on y apprend la monoculture ou quelques monocultures et non pas la complexité et l’ouverture culturelles.

Comme réaction à l’automarginalisation (la marginalité est vue par nous justement en tant qu’action de rentrer dans la monoculture et non pas d’en sortir) des adeptes de l’ «école nationale », les ethnonationalistes russes manifestent une logique réciproque en créant des « écoles russes nationales ». Ce dernier concept et cette dernière politique proviennent de représentants de la culture ethnique de référence  (principale) dans le complexe culturel qui est le plus proche et coïncide le plus avec le courant culturel majeur (« tendance culturelle prédominante ») du pays. Effectivement, ils peuvent trouver le soutien de la majorité et il est plus difficile de les différencier des opinions et des actions citoyennes et patriotiques. En fait, le concept de l’« école russe nationale » ou de la « composante russe nationale » n’est pas moins mais au contraire plus destructeur pour la conservation de la diversité culturelle, pour la réalisation de la liberté culturelle ou la réalisation de la politique de tolérance. Premièrement, ce concept exclut les cultures minoritaires de l’image du pays et de sa population, deuxièmement, il barre le déroulement du projet russe national, qui comporte un caractère inclusif. En Russie, l’école nationale ne peut être que rossiiskaia et non pas russe ou tatare. Cette approche offre un espace nouveau et vaste aux politiciens et aux législateurs qui ont commis beaucoup d’erreurs dans le cadre de l’ancienne méthode. Peut-être ne faut-il pas tout corriger sur-le-champ, mais commencer par agir sur la modernisation de l’enseignement national dans un pays polyethnique.

 

Traduit du Russe par Xavier Le Torrivellec



[1] Ce qui correspondrait en français, à l’ « empire de la discrimination positive ». 

[2] Voir T. Martin, The Affirmative Action Empire. Nations and Nationalism in the Soviet Union, 1923-1939. Ithaca and London: Cornell University Press, 2001.

[3] Pnud, Programme des Nations Unies pour le développement, Rapport sur le développement humain 2004 : la liberté culturelle dans un monde diversifié.

[4] Ibid., p. 17.

[5] Ibid., p. 21.

[6] Voir à ce propos : Tichkov, V. Requiem po etnosu. Issledovanija po social’no-kul’turnoi antropologii. Moscou, 2003.

[7] Pnud, Programme des Nations Unies pour le développement, Rapport sur le développement humain 2004 : la liberté culturelle dans un monde diversifié, p. 38. Pour plus de détails sur le rapport voir :  T. R. Gurr. Minorities at Risk. A Global View of Ethnopolitical Conflicts. Washington, DC: United States Institute of Press, 1993; Idem. People Versus States. Washington, DC: United States Institute for Peace Press, 2000 ; www.cidcm.umd.edu/inscr/mar

[8] Pnud, Programme des Nations Unies pour le développement, Rapport sur le développement humain 2004 : la liberté culturelle dans un monde diversifié, p. 107.

[9] Ibid., p. 21.

[10] Ibid., p. 67.

[11] Ibid., p. 67.

[12] Ibid.

[13] Ibid., p. 21.