islam et sociétés contemporaines:

perception de l'islam en France et en Russie

par Jean Perrin

L

a France a été confrontée pendant des siècles à des invasions venues de l'est ou du sud. D'après l'historiographie officielle, en 732, un chef franc, Charles Martel repousse les Sarrasins à Poitiers, mettant fin définitivement aux incursions et à l'occupation arabe dans le sud de la France. En France, l'héritage arabo-musulman est resté diffus, demeurant surtout limité à la traduction de l'arabe de textes grecs perdus au moment des invasions barbares et à quelques détails architecturaux. Les croisades ont ravivé l'affrontement entre le monde chrétien et le monde musulman mais, si l'on se réfère aux sources locales, elles ont été moins durement ressenties que les invasions mongoles. Le terme de "croisé" revient pourtant fréquemment dans le discours des islamistes.

Proche du monde byzantin, la Russie kiévienne n'a été confrontée que tardivement à l'islam conquérant, qui s'était déjà répandu dans le Caucase et en Asie centrale: la conversion d'une partie des Piétchéneg date du XIème siècle, les autres étant devenus chrétiens. En revanche, l'affrontement s'est perpétué pendant des siècles, les seigneurs et le peuple russe résistant pendant des siècles au joug tatar, auquel Ivan le Terrible met fin par la prise de Kazan en 1552, d'Astrakhan en 1556 et par la mise en déroute en 1582 des Tatars de Crimée qui avaient incendié Moscou; Là ne s'arrête pas cependant la présence musulmane en Russie, bien vivante jusqu'à nos jours.

Il ne faudrait pas croire toutefois que cette confrontation entre deux mondes n'ait revêtu que des aspects antagonistes. Des alliances matrimoniales entre familles russes et tatares se sont produites, certaines d'entre elles se convertissant au christianisme. Aussi peut-on dire que pendant des siècles la Russie a appris à cohabiter et à composer avec le monde musulman, un monde turc et non arabe. Toutefois la pénétration, à la faveur des réformes libérales de Gorbatchev, de missionaires wahabites venus de l'extérieur et disposant de moyens financiers importants, a créé une situation nouvelle. La doctrine propagée par cette école s'opposait au système musulman traditionnel et, profitant des bouleversements politiques intervenus, elle a poursuivi sa progression, notamment chez les jeunes dont certains ont été soumis à des stages d'endoctrinemennt dans certains pays arabes, en Afghanistan et au Pakistan. C'est ainsi qu'est née la dynamique du terrorisme paré de la couleur de l'islam.

Dans les temps modernes, la France a été directement  confrontée à la civilisation musulmane à la faveur de l'expédition en Egypte de Napoléon (1798), qui avait entraîné de nombreux savants dans sa suite, et de la création ultérieure d'un empire colonial. Des philosophes, des linguistes, des militaires se sont intéressés à l'islam, religion pour laquelle s'exprimait un certain respect. Pour d'autres bien sûr, l'islam n'exprimait pas la vraie foi..

Aujourd'hui la France accueille sur son territoire des millions de musulmans issus en majorité d'anciens pays coloniaux. Il s'agit d'intégrer dans une république laïque des hommes et des femmes élevés dans une culture religieuse où le temporel et le spirituel ont toujours été considérés comme indissociables et pour lesquels la loi coranique transcende toutes les autres, d'où pour certains la tentation de détourner à leur profit l'usage des institutions démocratiques. C'est là le dilemme turc depuis la chute de l'empire ottoman. Le pari est également pour la France de rejeter, contrairement à la Grande Bretagne, le communautarisme au profit d'un modèle républicain unique formant des citoyens et prônant l'égalité et un même système éducatif pour tous. On observe cependant dans certains milieux intellectuels et politiques français une érosion inavouée de ce concept et un glissement vers une France multiculturelle.

Par ailleurs les efforts du gouvernement visent à favoriser l'éclosion d'un islam français avec des imams français, indépendant des financements extérieurs et non influencé par la prédication d'imams étrangers souvent wahabites ou salafistes, qui incitent leurs adeptes à la haine des valeurs occidentales. Pour certains observateurs, cette emprise coercitive n'est qu'une nouvelle forme de fascisme[1] puisqu' elle vise à instaurer une véritable dictature sur les esprits et sur les comportements (pratiques alimentaires, vestimentaires, notamment pour les femmes, interdiction de la musique occidentale, etc…) De leur côté, des intellectuels musulmans espèrent que de nouvelles écoles de pensée musulmane acceptant le principe de la tolérance verront le jour d'ici quelques années sur le sol français.

Il faut constater aussi que cette prédication de la haine de la civilisation et du mode de vie occidentaux ainsi que de toute évolution moderniste jugée pernicieuse, trouve un terrain favorable dans les milieux les plus défavorisés de l'immigration, en état d'instabilité et d'échec scolaire ou social. Ceux-ci rejettent ainsi la modernité qui, croient-ils, leur est refusée. Cependant la majorité des immigrés et notamment la jeune génération, qui cherche à s'intégrer, n'adhère pas à ces mouvements.

La Russie pour sa part a connu une évolution foncièrement différente. Tout d'abord, il faut retenir que c'est elle qui a été colonisée ou en tout cas soumise à des invasions successives de hordes qui l'ont maintenue dans le despotisme. L'expansion coloniale tsariste s'est produite dans la continuité territoriale et jamais outre-mer d'où l'imprécision à définir l'espace russe. L'expansion vers le Caucase s'est déroulée sur un fond d'affrontement avec le monde perse et de lutte contre l'hégémonie ottomane qui visait à se répandre non seulement au nord de la mer Noire et dans le Caucase mais dans toute l'Europe balkanique et centrale. Les ambitions turques ont-elles disparu ou se sont-elles transformées à la faveur d'une éventuelle entrée dans l'Europe ?

Ayant appris pendant des siècles à vivre en symbiose  avec des Tatars, qui ont laissé une trace profonde dans le monde russe, ne serait-ce que par le vocabulaire et certains noms de famille, les Russes, enracinés dans l'orthodoxie, ont dans l'ensemble fait preuve d'une plus grande tolérance que les chrétiens occidentaux. Aujourd'hui et depuis des siècles, l'islam est pratiqué au cœur-même de la Russie sur les bords de la Volga. Les Tatars musulmans ont joué un rôle de premier plan dans la modernisation de l'islam exerçant leur influence jusqu'en Ouzbékistan, pays où l'église orthodoxe entretient aujourd'hui de bons rapports avec les muftis. Dans le sud (Daghestan, Tchétchénie), les confréries soufies ont toujours pratiqué un islam traditionnel. C'est seulement aujourd'hui que ces musulmans sont soumis à l'influence totalement étrangère du wahabisme extrémiste. En Asie centrale, la lutte contre des groupes extrémistes armés n'est pas sans rappeler les combats contre les « basmatchi » dans les années 20.

Il existe certes des jeunes gens fanatisés par le phénomène religieux, mais fréquemment ils sont motivés par l'insatisfaction économique consécutive à l'éclatement de l'Union Soviétique ou résultant du chômage dans les pays occidentaux. La religion peut être considérée comme un refuge. Bien souvent elle n'est qu'un prétexte utilisé à des fins politiques et de lutte pour le pouvoir. Les convictions de ceux qui croient en un califat régulateur des problèmes universels n'ont guère de points communs avec celles de terroristes manipulés, parfois à leur insu, par des intérêts étrangers pour lesquels la religion n'est que le masque de leurs ambitions hégémoniques. D'ailleurs aucun de ces mouvements n'a jamais été en mesure de proposer de solution aux problèmes économiques.

En France, le débat continue. Le dialogue est rendu malaisé par le fait qu'en islam il n'existe pas d'autorité unique habilitée à prononcer l'orthodoxie. Dans l'islam sunnite les imams sont quasiment autonomes et ne relèvent pas d'une autorité centrale. L'apparition en France d'un islam politique avec sa dérive intégriste, voire terroriste, est un phénomène nouveau et mal accepté dans la société française qui a ses lois républicaines et entend les faire respecter par tous au nom du principe de l'égalité des êtres humains et des citoyens.

La loi de 1905 sur la laïcité, c'est-à-dire séparant l'Eglise de l'Etat, prévoit l'existence du statut d'association cultuelle. La République ne finance officiellement aucun culte mais elle doit en assurer le libre exercice.

Les autorités souhaitent que les musulmans de France s'organisent non pas sur le modèle catholique mais plutôt à l'exemple des protestants et des israélites. Jusqu'en 1988, le recteur de la mosquée de Paris, algérien, était le seul interlocuteur du Ministère de l'Intérieur, qui a la responsabilité des cultes. Depuis lors, un Conseil National du Culte Musulman (CNCM) a été créé en décembre  2002 à l'initiative du ministre de l'Intérieur de l'époque, Nicolas Sarkozy. Des élections ont eu lieu qui ont donné la primauté à l'Union des Organisations Islamiques de France (UOIF) de tendance radicale et qui conteste l'autorité du recteur de la Mosquée de Paris. La controverse continue quant au bien-fondé de la création de cette nouvelle  institution, déjà menacée d'implosion, dans un paysage ethnique et même religieux disparate.



[1] A noter que les gouvernements algérien et turc financent l'envoi à l'étranger d'imams fonctionnaires dont ils assurent la formation et qu'ils peuvent contrôler.