LInstitutionnalisation

de lislam dans un État « chretien »

(l'exemple du Daghestan en Federation de Russie)

par Enver Kisriev

C

et article traite de la question de l’institutionnalisation de l’islam daghestanais dans le cadre plus général de son interaction avec l’État russe. Après avoir brièvement présenté les modalités du contrôle étatique instauré par l’Empire de Russie et l’Union soviétique sur leur population musulmane, nous nous pencherons sur les processus actuellement en cours dans ce domaine.

Au début des années 1820, alors qu’il mène une politique active en Orient, négocie et lutte régulièrement avec l’Empire ottoman et la Perse, l’Empire de Russie s’empare de la région du Daghestan. Il ne s’agissait pas là d’une première expérience pour le gouvernement russe, qui avait déjà eu à exercer sa domination sur des populations musulmanes. L’impératrice Catherine II fut la première à prôner une politique de tolérance envers l’islam. Les raisons politiques qui ont motivé cette orientation sont précisées dans le manifeste du 8 avril 1783 sur le rattachement de la Crimée à l’Empire de Russie. Dans ce document, l’impératrice promet de « traiter » les Tatars de Crimée « de la même manière que les autres sujets de l’Empire », de « protéger et de défendre leurs intérêts, leurs lieux de culte, leur religion traditionnelle et les rites et les coutumes que celle-ci suppose »[1]. En 1788, Catherine II fonde l’ « Assemblée spirituelle d’Orenbourg », qui sera par la suite transférée à Oufa. Cette nouvelle institution est chargée de contrôler la population musulmane résidant sur le territoire russe[2]. Six ans plus tard, en 1794, c’est au tour d’une « Direction spirituelle de Tavria (Crimée) » de voir le jour. Sa mise en place définitive ne sera toutefois achevée qu’en 1831. Publié en 1795, le « Manifeste sur le rattachement du Royaume de Lituanie à la Russie », offrait de nombreuses garanties en matière de libertés religieuses, aux catholiques et aux sujets lituaniens de confession musulmane et d’origine tatare. Un peu plus tard, l’empereur Paul I eut l’idée de mobiliser les religions contre l’esprit de « scepticisme athée et de libre pensée » prôné par la nouvelle République française. Pour cela, il était même disposé à conclure une alliance religieuse avec le sultan ottoman. La brièveté de son règne l’empêcha néanmoins de mettre son projet à exécution. En 1810, une « Direction générale des affaires spirituelles des différentes confessions (étrangères) » fut instaurée qui obtint rapidement un statut ministériel. Un peu plus tard, cette administration des « confessions étrangères » fut rattachée au ministère des Affaires intérieures, où elle est demeurée jusqu’au renversement du pouvoir tsariste en 1917.

Comme l’a reconnu, après la révolution de Février, S. G. Rybakov, haut fonctionnaire du gouvernement provisoire, l’institutionnalisation de l’islam de Russie a offert « de grands avantages et une importance administrative considérable aux responsables religieux musulmans. En tant que classe sociale, ce clergé musulman disposait en propre de toute une série d’obligations et de privilèges »[3]. L’un des effets majeurs de ce processus fut que « la loi russe a favorisé l’apparition d’un clergé, composé de mullahs, doté de droits et de devoirs mais devenu étranger à l’espace religieux musulman institué par la charia »[4]. Produit de l’étatisation de la vie religieuse des musulmans, cette contradiction s’est manifestée très tôt, dès la création de ces institutions administratives. En effet, lorsqu’il mettait sur pied une administration des « affaires musulmanes » et facilitait l’émergence d’un clergé officiel, l’État russe avait en vue de mieux contrôler sa population musulmane en contrant l’influence qu’exerçaient sur elle les autorités musulmanes traditionnelles. Mais les résultats obtenus allaient à l’encontre des objectifs proclamés : l’apparition de structures institutionnelles a renforcé le contrôle bureaucratique exercé par ces fonctionnaires de l’islam sur la population musulmane. Cela a finalement abouti à l’ « enfermement » spirituel des peuples traditionnellement musulmans sous l’autorité de cette nouvelle catégorie de fonctionnaires islamiques. Dans le compte-rendu qu’il rédigea en 1872 sur le projet de « Règlement sur l’administration du clergé musulman transcaucasien », le gouverneur d’Oufa, S. P. Oušakov notait ceci : « le règlement transcaucasien établit le clergé mahométan comme une véritable organisation, instaure un certain ordre dans les affaires religieuses de cette communauté et régularise, avec plus ou moins de bonheur, la vie quotidienne des populations musulmanes. Ainsi, les positions du clergé sont renforcées et une certaine stabilité est garantie aux formes que prend chez nous la religion de Mahomet. Sans aucun doute, ce dernier objectif ne relève pas des intérêts du gouvernement »[5].

Il convient de remarquer que ni le Daghestan ni les montagnes du Nord-Caucase n’ont été touchés par cette politique de réglementation religieuse. Plusieurs commissions gouvernementales se sont réunies à ce sujet, mais aucune décision n’a jamais été prise. Les autorités russes ont finalement admis qu’il était « inutile d’introduire une organisation hiérarchique au sein du clergé mahométan du Caucase du Nord », et qu’il était préférable de créer « un poste administratif dont le titulaire se chargerait de représenter les musulmans auprès du Chef de la population civile du Caucase, en vue de surveiller le clergé et les sectes musulmanes »[6].

Mais avant de se préoccuper de l’ « administration spirituelle » du Daghestan, les autorités russes ont du vaincre la très forte résistance populaire que provoquait leur présence. Etrangère aux traditions politiques locales, l’implantation russe a déclenché une vague de mécontentements, qui ont nourri un vaste mouvement, à la fois social et politique, de protestations. L’idéologie « mouride » servit de ferment religieux à ce mouvement. Au sein de l’islam, ce courant favorable à un renouveau religieux cherchait à obtenir des musulmans qu’ils abandonnent leurs modes de vie impurs. Cela passait par une lutte sans merci contre la « noblesse » locale – les représentants locaux du pouvoir impérial – et contre les étrangers, fidèles à une religion qui n’était pas l’islam.

Après la défaite militaire des montagnards en 1859 et l’emprisonnement du chef de la résistance, l’imam Chamil, le territoire du Daghestan fut transformé en oblast indépendant et soumis au pouvoir d’une administration « militaire et populaire ». Ce statut particulier signifiait que le Daghestan était exclu de l’ordre civil régnant dans le reste de l’Empire, et que seuls les ordres des militaires y avaient force de loi. La dimension « populaire » de cette administration consistait en ceci que les modalités traditionnelles d’exercice du pouvoir – notamment les réunions de « adates » – étaient maintenues au sein des djamaat. Le système juridictionnel traditionnel fut démantelé, mais les cadis[7] étaient chargés, au sein des nouveaux tribunaux, de gérer certains types d’affaires et de veiller au respect des rites religieux de la population. Les concepteurs du projet de « réglementation de l’administration rurale du Daghestan », rendu public le 26 avril 1868, justifiaient la présence d’un cadi auprès de l’administration par « la crainte de voir se développer une forte opposition » au pouvoir officiel parmi les autorités spirituelles des djamaat. Ils écrivaient à ce sujet : « c’est ainsi que les adates et les pouvoirs ruraux qui en dépendent peuvent nous servir de solide points d’appui dans notre lutte secrète contre le clergé musulman et pour accroître notre influence auprès de la population. Les religieux musulmans ne pourront rester indifférents à leur perte progressive d’influence et surtout au fait qu’ils ne sont plus en mesure ni de juger ni de punir »[8].

Lorsqu’elle fut mise en place, l’administration « militaire et populaire » ne devait être que provisoire. Mais dès que la question du passage à une administration civile était posée, les autorités caucasiennes, connues pour leur haut degré de corruption, trouvaient toujours de bonnes raisons pour prolonger cet « ordre temporaire ». Et ce régime, qui peut être qualifié de colonial, fut maintenu au Daghestan jusqu’à la chute du tsarisme. La guerre, qui avait endeuillé la région pendant une trentaine d’années, n’avait pas modifié la manière dont l’Empire de Russie gérait ses relations avec les peuples montagnards du Caucase. Face à cet immobilisme, les montagnards se soulevaient régulièrement contre le pouvoir étranger des représentants du pouvoir militaire tsariste. Des révoltes ont éclaté dans différentes régions du Daghestan en 1861-1862, en 1866 et en 1871. En 1877, le soulèvement qui enflamma l’ensemble du Daghestan fut réprimé avec une violence inouïe. Cette répression n’a pas consisté, comme les autres, en des vagues d’emprisonnements. Des potences ont été installées un peu partout au Daghestan et près de 300 meneurs furent exécutés sous les yeux de la population réunie pour l’occasion. Près de 5 mille combattants ont été exilés, avec leurs familles, les enfants et les vieillards, vers des régions lointaines de Russie[9].

À la veille de la première Guerre Mondiale, la population du Daghestan a exprimé sa colère en participant massivement au mouvement lancé contre « l’introduction de l’écriture russe ». Au début du 20e siècle, dans les djamaat de la région, les cadis écrivaient encore en utilisant l’alphabet arabe. Cela ne plaisait évidemment pas à l’administration russe qui prévoyait depuis longtemps de remplacer cet alphabet par l’alphabet cyrillique. Finalement, la décision fut prise et, en avril 1913, un décret fut publié en ce sens. Les cadis se sont vus privés de la possibilité de publier en langue arabe, et furent remplacés, dans leurs fonctions d’enseignement, par des clercs russophones. En outre, leur rémunération était fixée par les djamaat. La tension est montée d’un cran durant les premiers mois qui suivirent cette réforme. À l’automne 1913, des délégations furent envoyées de toutes les régions du Daghestan pour demander à l’administration tsariste de revenir sur sa décision. En plus de l’arrestation des délégués, le pouvoir russe a violement réprimé les organisateurs des manifestations publiques. La réaction ne se fit pas attendre. Si, en février-mars 1914, l’insurrection armée ne touchait encore que quelques régions du Daghestan ; au début de l’été 1914, l’ensemble du pays se soulevait. Le pouvoir autocratique dut céder : après avoir été suspendue, la réforme fut définitivement abandonnée après le début de la guerre.

Ni la chute du tsarisme en février 1917, ni la révolution d’Octobre, n’ont fondamentalement modifié la situation sociale et politique dans la région. Ce n’est qu’à partir de l’été 1918 que le Daghestan devient la cible d’interventions militaires, venues tantôt du sud, tantôt du nord. En août 1919, lors de l’invasion de la région par l’armée blanche de Denikine, la population locale a, dans sa grande majorité, interprété l’apparition de soldats russes comme une tentative de restauration du pouvoir tsariste. On assista pour la première fois depuis le renversement de l’autocratie, à l’engagement massif et spontané des montagnards dans un mouvement armé, qui acquit dès lors le caractère d’une guerre de libération nationale. Ce mouvement se donnait pour objectif la conquête de l’indépendance (istikljal) pour le Daghestan. À l’époque, les bolcheviks soutenaient ce mot d’ordre. Mais le mouvement était organisé par de hauts responsables musulmans et dirigé par Ali Gadži (Akušinski). Le shaykh[10] Uzun-Hadži du djamaat Salta et le mufti Nažmudin Gocinskij contribuèrent activement à l’effort de résistance. À l’automne 1919, en pleine guerre contre l’armée blanche de Denikine, le shaykh Uzun-Hadži annonça la création d’un « Emirat du Caucase du Nord », qui avait Vedeno pour capitale et qui s’étendait, non loin de la frontière du Daghestan, sur l’ensemble du territoire de la Tchétchénie.

Si les armées de Denikine furent chassées des zones montagneuses par les forces de la résistance, c’est par l’Armée rouge qu’elles furent chassées de l’ensemble de la région. Alliés aux montagnards, les bolcheviks ont procédé à l’instauration d’un nouvel ordre politique au Daghestan. Mais celui-ci ressemblait beaucoup à l’ancien régime colonial. La réalité du pouvoir restait entre les mains des militaires, représentés par les comités révolutionnaires institués par la nouvelle direction bolchevique. La restauration d’une administration « militaire et populaire » a fortement mécontenté l’ensemble de la population. En septembre 1920, les montagnards se soulevèrent au nom de l’islam et sous l’égide du mufti Nažmudin Gocinskij, fraîchement élu imam dans la région montagneuse de Avaria. Les rebelles exigeaient des autorités bolcheviques qu’elles révisent les modalités du pouvoir qu’elles exerçaient sur la région du Daghestan. La réponse est venue en trois temps. Tout d’abord, les bolcheviks ont donné une suite favorable à certaines revendications et procédé à l’élection des organes du pouvoir local. Les comités révolutionnaires furent remplacés par des « conseils de village » (sel’skie sovety). Notons que, dans l’esprit des montagnards, le « pouvoir des soviets » correspondait tout à fait, dans l’acceptation que cette expression avait encore pendant la révolution et la guerre civile, à l’idée qu’ils se faisaient d’un ordre politique idéal, du fait de sa très grande proximité avec l’organisation du pouvoir dans une djamaat. En second lieu, les responsables moscovites se sont rendus compte du caractère inévitable de l’indépendance politique du Daghestan. C’est ainsi qu’ils décidèrent, en pleine opération contre les insurgés des montagnes, de réunir à Temir-Han Šura, un congrès exceptionnel des peuples du Daghestan. Le résultat fut la création, le 13 novembre 1920, de la république socialiste soviétique du Daghestan. Enfin, les bolcheviks ont pris une décision importante, en concédant au Daghestan « le droit de se gouverner selon ses propres lois et coutumes ». Or, le régime tsariste s’étant constamment élevé contre la charia et contre l’autorité des oulémas (mullahs, cadis et shaykhs) et ayant fait de l’adate un instrument du pouvoir colonial, cette décision aboutit à ce que l’un des slogans les plus populaires dans le Daghestan du début des années vingt, fut celui de l’ « instauration de l’islam et de la charia ». Pour des raisons de conjoncture politique, les bolcheviks ont reconnu la charia comme « droit imprescriptible » du peuple daghestanais. Annonçant la création de la nouvelle république caucasienne, lors du congrès évoqué ci-dessus, I. V. Staline a tenu à attirer l’attention du public sur ce point : « On nous dit que la charia a une grande importance pour les peuples du Daghestan. Nous savons également que les ennemis du pouvoir soviétique répandent la rumeur selon laquelle nous sommes contre la charia et chercherions à l’interdire. Je vous déclare solennellement ici, au nom du gouvernement de la RSFSR[11], que ces rumeurs n’ont aucun fondement. Les autorités soviétiques accordent à chaque peuple le droit de se gouverner selon ses propres lois et coutumes. Elles considèrent la charia comme un droit coutumier, comme il en existe beaucoup d’autres chez les peuples qui vivent sur notre territoire. Par conséquent, si la population du Daghestan souhaite conserver ses lois et ses coutumes, celles-ci devront être préservées »[12].

La création de la république du Daghestan et l’instauration de la charia marquaient pour la population locale un pas décisif sur la voie de l’indépendance. Le pouvoir bolchevik officialisait ce que les montagnards de la région avaient conquis par eux-mêmes : le « pouvoir des soviets » et la « loi de la charia ». Mais ce succès fut de courte durée. Dès lors que l’administration soviétique eut renforcé son contrôle sur les djamaat, elle n’eut de cesse de promouvoir la formation d’une nouvelle élite et l’enracinement de ses structures de pouvoir. La construction d’un État soviétique exigea que l’on « réforme », puis que l’on restreigne, et, enfin, que l’on supprime définitivement les anciennes institutions musulmanes. C’est ainsi que l’année 1921 vit la création d’un département de la justice coranique, rebaptisé en 1922, « département coranique du Comité populaire de la justice ». Des organes de contrôle furent institués dans les villages auprès des tribunaux coraniques, ainsi que des « commissions de contrôle » dans les districts. Les conflits touchant à la répartition des terres furent retirés de la compétence des tribunaux coraniques et attribués à des « commissions foncières de district ». Ces nouvelles institutions continuaient, il est vrai, à faire référence à certaines normes du droit coranique. En 1923, onze tribunaux coraniques de district furent institués, qui servaient de tribunaux d’instance, c'est-à-dire qu’ils étaient intermédiaires entre les tribunaux des djamaat et ceux de niveau républicain. Ont été choisis pour les diriger les personnages religieux les plus connus et les plus respectés de la région. Il fut décidé à la même époque que les affaires criminelles ou relevant du droit coutumier à la vengeance ne relèveraient dorénavant plus des tribunaux coraniques. En 1924, sur décision du comité républicain du Parti communiste russe, les deux fêtes musulmanes du kurban-bajram et de l’uraza-bajram furent institués et devinrent des jours fériés. La même année, le financement public de tous les tribunaux coraniques fut interrompu. En 1925, des « cours de justice orale » furent instaurées, qui faisaient double emploi avec les tribunaux coraniques et qui aboutirent à l’apparition dans les villages d’une nouvelle fonction administrative, celle d’ « exécutif rural » – charge qui ressemblait beaucoup au pouvoir exécutif dans les djamaat traditionnelles. Un peu plus tard, les fonctionnaires titulaires de cette fonction exécutive furent dotés de pouvoirs de police. Le 18 avril 1927, un décret du Comité central et du Comité populaire (SNK) de la république soviétique du Daghestan supprimait les tribunaux coraniques dans les villages et les districts. Désormais, juger une affaire selon les normes contenues dans la charia était considéré comme un délit. À compter de 1928, le pouvoir soviétique procéda à la fermeture systématique des madrasa et engagea une politique répressive à l’encontre des serviteurs du culte musulman. La même année, plus de 800 religieux, surtout des personnes âgées qui jouissaient d’un grand prestige auprès des populations locales, furent exilés dans la région d’Arkhangelsk. C’est à la même époque que le Daghestan s’est vu retiré le régime d’exception dont il bénéficiait jusqu’alors : le chapitre n° 10 du Code pénal de la RSFSR concernant « les crimes relevant de l’ancien mode de vie clanique » y fut dorénavant appliqué avec rigueur.

Un autre problème se posait aux autorités communistes, celui de savoir ce qu’il convenait de faire avec le très ancien système des waqf[13]. En effet, l’autorité des élites musulmanes reposait pour une large part sur les moyens financiers dont elles disposaient pour gérer les propriétés de waqf. Plusieurs siècles durant, les mosquées de la région furent financées sur la base de ces dons, surtout fonciers, que les fidèles faisaient au waqf, c'est-à-dire pour les œuvres de bienfaisance de la djamaat. Dès 1927, les communistes ont envisagé de « nationaliser les biens waqf », mais la résistance de la population n’a pas permis la mise en œuvre de ce projet. La collectivisation et la dékoulakisation qui ont débuté en 1929, représentaient, même si cela peut sembler paradoxal, un « retour » à la structure traditionnelle de la djamaat. Ces mesures ont été prises de telle sorte que le « djamaat-kolkhoze » ne puisse plus disposer de propriété en biens waqf et qu’il soit ainsi libéré du pouvoir des cadis, des mullahs et des shaykhs. L’administration ordonna alors la fermeture des mosquées et la suppression des fêtes religieuses musulmanes. La plupart des membres les plus actifs du clergé musulman furent arrêtés. Beaucoup furent exilés dans des régions lointaines d’URSS. Les autres ont été fusillés. On assista en 1932 au lancement de la première campagne quinquennale antireligieuse et finalement, en 1940, il ne restait plus aucune communauté musulmane fonctionnant légalement sur le territoire du Daghestan.

La guerre patriotique de 1941-1945 a marqué un changement notable dans les relations entre l’État soviétique et les religions. En 1944, Staline décidait de mettre en place une Direction spirituelle des musulmans du Caucase du Nord (DUMSK). Dirigée par un mufti, cette institution fut installée dans la ville daghestanaise de Bujnaksk, avant d’être transférée dans la capitale, Makhatchkala. Quelques mosquées ont été rouvertes et la formation d’un personnel religieux a été autorisée. Limitée et strictement contrôlée, cette activité d’enseignement n’était pas menée sur place mais dans les seules madrasa d’Asie centrale. En fin de compte, le régime communiste a alors remis au goût du jour la politique élaborée et menée par la Russie tsariste envers ses populations musulmanes.

À la fin des années 1950 et au début des années 1960, deux mouvements concurrents sont apparus qui ont peu à peu divisé la population croyante du Daghestan. Les événements internationaux, et notamment la lutte anticoloniale menée par certains pays islamiques et soutenue par l’URSS, ont servi de point de départ commun à ces deux courants, que l’on pourrait qualifier, en simplifiant quelque peu, de « moderniste » et de « traditionaliste ». Il convient de remarquer que le courant moderniste trouvait lui aussi ses racines dans le passé. En effet, bien avant la révolution d’Octobre, à la fin du 19e siècle, les musulmans de Russie avaient initié et entretenu un mouvement de renouveau de l’islam, connu sous le nom de djadidisme[14]. L’objectif était de moderniser l’enseignement islamique en le rapprochant des canons de la science et de la culture modernes. Or un grand nombre de religieux daghestanais, parmi les plus célèbres, participèrent à ce courant de pensée. Après la révolution, certains d’entre eux ont adhéré au bolchevisme et se sont engagés en faveur des réformes. Cela ne les empêcha pas d’être victimes, à l’instar des gardiens de la tradition religieuse, des violentes répressions antireligieuses de la fin des années 1920. En outre, la reconnaissance officielle de l’islam par le régime communiste faisait que la question d’un retour éventuel au djadidisme ne pouvait plus être posée. L’islam autorisé devait se présenter sous une forme traditionnelle, laquelle constituait, du point de vue de l’idéologie matérialiste dominante, un simple « vestige historique », tolérable dans un cadre strictement limité.

Au sein de cet islam autorisé par le pouvoir, les confréries soufies (tariqa) n’avaient pas leur place. Refermées sur elle-même, dotées d’une organisation interne très structurée, et privilégiant les pratiques mystiques, ces communautés ne correspondaient pas du tout à la nature totalitaire de la société soviétique. Mais elles n’avaient pas pour autant disparu. Elles existaient de manière latente au sein des djamaat, des groupes familiaux et des structures claniques. De plus, la plupart des cadres recrutés pour animer l’islam officiel – fonctionnaires des directions spirituelles et mullahs des mosquées autorisées – étaient issus de ces milieux soufis. Si, vu de l’extérieur, ils étaient soumis au contrôle des organes répressifs du régime soviétique, ces représentants de l’islam officiel contribuaient également à renouveler l’islam de l’intérieur. Les organisations musulmanes les plus visibles étaient ainsi travaillées de l’intérieur par ces confréries soufies, où la foi et la pratique rituelle se transmettaient officieusement de génération en génération. Or, on assista dans les années 1960, à l’émergence de confréries soufies dans les villes du Daghestan. Elles virent le jour grâce aux efforts de ces ouvriers, employés mais aussi membres et cadres du Parti communiste, qui prenaient leur retraite.

D’autre part, le début des années 1960 fut propice à l’apparition de nouveaux groupes religieux, qui se formaient en dehors des structures existantes (officielles comme officieuses), et qui étaient majoritairement composée de jeunes musulmans, membres de l’intelligentsia ou formés dans les universités soviétiques. Puisque seuls les gens « simples » et les retraités, c'est-à-dire ceux que les affaires publiques laissaient indifférents, ne craignaient pas de respecter ouvertement les rites religieux, la jeunesse instruite et acquise aux valeurs modernes, ne pouvait se satisfaire de cet islam nourri d’espérances mythiques et de pratiques rituelles très strictes. Ces jeunes gens cherchaient une interprétation rationnelle à leur foi et souhaitaient se libérer des « superstitions ». Sur les questions touchant à l’histoire et à l’idéologie de l’islam, ces « nouveaux musulmans » se référaient davantage aux travaux des islamologues soviétiques qu’à l’enseignement traditionnel des mullahs et des shaykhs. Ils cherchaient et trouvaient dans l’islam des réponses aux questions existentielles que leur posait la vie moderne. Finalement, leur conception de l’islam s’inscrivait dans le cadre de la nécessaire modernisation des dogmes religieux.

Les organes de sécurité de l’État soviétique faisaient évidement tout leur possible pour contrôler ces nouvelles tendances. Les activistes des confréries soufies étaient parfois l’objet de poursuites judiciaires, mais c’étaient surtout ces « nouveaux musulmans » qui inquiétaient le pouvoir en place. Pourtant, à cette époque, le régime ne procédait déjà plus à des répressions ouvertes et massives. S’ils n’exprimaient pas publiquement leurs opinions et s’ils ne se livraient à aucune activité de prosélytisme, les dissidents islamiques ne risquaient que d’avoir à suivre un « programme de rééducation », mais sans mise en accusation publique ni condamnation directe. Seuls les activistes les plus bruyants étaient incarcérés pour divers motifs, relevant de tel ou tel article du Code pénal. Il n’était jamais difficile de trouver une raison justifiant l’emprisonnement des islamistes les plus dangereux. Dans ces conditions, la croissance du niveau de religiosité de la population ne signifiait pas l’augmentation simultanée du nombre de mosquées et de pratiquants. En effet, cette visibilité accrue de l’islam aurait non seulement montré la réalité des processus en cours, mais aurait aussi témoigné du « mauvais travail des organes idéologiques du PC de l’URSS » et prouvé l’incapacité des services secrets à « défendre la population de l’influence réactionnaire de la religion ». Au début des années 1980, suite à la révolution islamique en Iran et à l’intervention de l’armée soviétique en Afghanistan, le pouvoir russe s’opposa de toutes ses forces au regain d’intérêt suscité par l’islam. Mais le régime était déjà entré dans une crise irréversible et les mesures prises se sont révélées totalement inefficaces.

Avec la perestroïka, l’islam est sorti de la clandestinité et des formes jusqu’alors autorisées. Témoigner de sa foi et pratiquer sa religion sont très vite devenus des comportements respectables. L’islam s’est en quelque sorte coulé dans le vide social et l’activité publique des croyants s’est considérablement renforcée. Pour les tenants de l’islam traditionnel, ces changements s’avéraient bénéfiques, et le soutien qu’ils accordèrent à la perestroïka était conditionné par l’espoir que la religion se substitue à l’idéologie athéiste des communistes. Quant aux partisans d’un islam moderne, ils se sont engagés dans la vie politique du pays en se présentant comme une force indépendante et sûre d’elle-même. Et c’est sous leur pression que la direction de la DUMSK fut limogée. Ils avaient organisé en mai 1989, à Makhatchkala, le premier congrès des musulmans du Caucase du Nord, auquel participèrent des représentants des républiques du Nord-Caucase, du Tadjikistan, du Kirghizstan, du Turkménistan et du Kazakhstan. Le mufti Mahmud Gekkiev fut accusé de corruption, de dépravation morale et de collaboration avec le KGB. Les autorités ont tenté de le défendre, mais quelques grandes manifestations, et surtout la prise du bâtiment de la DUMSK, le 13 mai 1989, ont mis fin à la carrière du mufti originaire de Balkarie. Les « nouveaux musulmans » ont alors constitué le noyau dur du « Parti de la renaissance islamique », fondé à Astrakhan en 1990. Après le Parti communiste, ce parti fut le premier à être légalisé en URSS. Un éminent représentant de l’islam non traditionnel, le daghestanais Ahmad-Kadi Ahtaev (1942-1998), a pris la direction de ce nouveau parti. Egalement originaires du Daghestan, les frères Abbas Kebedov et Bagutdin Magomedov assuraient la coordination du mouvement. Parmi les objectifs poursuivis par ce parti, on trouvait la « renaissance spirituelle » et « le réveil politique » des musulmans, ainsi que la reconnaissance de leur droit à vivre selon les principes contenus dans le Coran et dans la Sunna. Le parti s’est lancé dans une intense activité politique, organisant des manifestations, des réunions publiques et favorisant l’éclosion de nouvelles organisations islamiques. À travers le radicalisme de leurs modes d’action, ils cherchaient à atteindre et à affaiblir les serviteurs traditionnels de l’islam officiel.

La loi « sur la liberté de conscience et les organisations religieuses » fut votée en mai 1991, lors d’une session du Soviet suprême de la République du Daghestan, peu de temps après son adoption par la Russie. Dès lors, la vie religieuse des citoyens soviétiques n’a plus été soumise à aucun contrôle. Les croyants se sont vus accordés d’importantes libertés en termes d’auto-organisation. Mais il est très vite apparu que les traditionalistes et les modernistes divergeaient sur l’interprétation qu’ils donnaient à cette loi. Selon les premiers, la religion étant « inséparable de l’État », elle doit être son point d’appui idéologique et relever d’un ministère public. Quant aux modernistes, ils estimaient que la « religion appartient au domaine de la société civile », et que le pouvoir étatique ne doit intervenir ni dans le contenu de la foi ni dans la vie des croyants. Ainsi, ils ne renonçaient ni à leur activisme politique, ni à leurs espoirs d’influer d’une manière ou d’une autre sur le cours de l’histoire. Pendant que les élites politiques du Daghestan ne se préoccupaient que de leurs propres problèmes – acquisition, conservation et renforcement de leur autorité dans les nouvelles conditions post-soviétiques –, le clivage se creusait de plus en plus entre les deux tendances de l’islam. La nature et les modalités de cet affrontement rappellent beaucoup la lutte qui opposa les communautés chrétiennes entre elles, à la fin de l’empire romain et au début du Moyen Âge. Les traditionalistes agissaient de telle sorte qu’une « Direction spirituelle » unique monopolise les relations entre les musulmans et les organes du pouvoir d’État. Le courant mené par les « nouveaux musulmans » s’opposait au pouvoir « corrompu et dégénéré » de la DUMSK et prônait « la renaissance des valeurs islamiques dans leur pureté originelle ».

Après le renversement de l’ancien mufti de la DUMSK, un nouveau mufti a été élu qui appartenait aux milieux traditionalistes. Lorsqu’il fut à son tour remplacé, l’idée qu’il était encore possible de réanimer la DUM du Nord-Caucase est apparue totalement irréaliste. C’est alors que sur le territoire du Daghestan, plusieurs directions spirituelles ont vu le jour, qui étaient indépendantes les unes des autres. En janvier 1990, grâce aux efforts d’un groupe d’activistes d’orientation traditionaliste, une Direction spirituelle des musulmans du Daghestan (DUMD) fut créée, dont Bagautdin-hadži Isaev, d’origine koumike, a pris la direction. Mais cette nouvelle institution limitait son recrutement aux seules personnes de nationalité koumike. À partir de là, le critère ethnique est devenu surdéterminant et l’on a vu apparaître des directions spirituelles pour chacune des nationalités de la région. En février 1992, le mufti Bagautdin-hadži fut renversé. Les traditionalistes de nationalité avare, proches des Šazilija – la confrérie soufie la plus puissante et la mieux organisée –, ont pris la tête de la DUMD. Mais eux non plus ne sont pas parvenus à s’unir. Les intérêts des militants islamiques traditionalistes, leurs luttes internes les poussaient constamment à se rapprocher du pouvoir. À la fin de l’année 1993, craignant de voir se multiplier les organisations fondées sur un principe ethnique, les autorités du Daghestan ont tenté de créer un organe commun à l’ensemble des musulmans. Pour la première fois depuis l’adoption de la loi « sur la liberté de conscience », les élites politiques de la république sont intervenues pour mettre de l’ordre dans les affaires religieuses. Un nouveau mufti a été placé à la tête de la DUMD et ses principaux dirigeants ont été choisis parmi les principales nationalités du Daghestan. En septembre 1994, sur décision du ministère de la justice, la nouvelle DUMD a été officiellement reconnue comme « organisation civile ».

Or, le changement de régime, l’appauvrissement général de la population, la monopolisation des ressources et du pouvoir dans les mains d’une élite numériquement faible, et le changement rapide et cynique de l’idéologie officielle – le passage des valeurs socialistes aux valeurs « libérales et bourgeoises » – ont provoqué à cette époque la montée d’un large courant protestataire. Les « nouveaux musulmans » sont alors apparus comme défendant la tendance protestataire la plus conséquente et la plus populaire. C’est à ce moment là que leurs opposants traditionalistes se sont mis à utiliser pour les désigner, le terme infamant de « wahhabites ». Ce mot a été récupéré par le langage courant par l’intermédiaire du discours politique, et il est devenu le nom d’usage de ce courant moderniste. Les orientations idéologiques des « nouveaux musulmans » s’articulaient autour des points suivants. Ils refusaient l’autorité spirituelle des shaykhs, et condamnaient pour paganisme les rites traditionnels auxquels s’adonnaient les autres musulmans. Ils défendaient le droit pour chaque musulman de lire et d’interpréter le texte du Coran à sa guise et ne reconnaissaient aucune légitimité à la présence d’un intermédiaire ecclésiastique entre Dieu et les croyants. L’idée de se soumettre à une autorité religieuse officielle et fondée sur un principe hiérarchique leur était insupportable. Ils traitaient leurs ennemis de « tariqiste » et les accusaient de croire « à plusieurs dieux », du fait du respect que ceux-ci vouaient aux shaykhs, des pèlerinages qu’ils accomplissaient sur les tombeaux des prophètes et de ce ritualisme mystique auxquels ils s’adonnaient. Leur opposition frontale au « pouvoir athée » et leur renonciation aux « traditions musulmanes » que partageaient la grande majorité des croyants, ont renforcé les tensions au sein de la société locale. On est ainsi passé, entre ces deux courants religieux, à une phase de confrontation. Elle prit des formes variées : désaccords à l’intérieur d’une même communauté, accrochages sporadiques, publications polémiques dans la presse régionale, débats houleux dans les plus grandes salles de la capitale, mais aussi conflits armés de grande ampleur.

Plusieurs « wahhabites » daghestanais ont pris part à la guerre de Tchétchénie du côté des séparatistes. La fin victorieuse de la première guerre en 1996 a renforcé leurs positions dans les djamaat. Dans les régions centrales du Daghestan, un groupe de wahhabites est parvenu, lors d’un accrochage violent avec la population locale, à prendre le contrôle des djamaat de Karamahi et de Čabanmahi. Ils ont instauré un « émirat » indépendant, ont introduit le règne de la loi coranique et ont refusé de se soumettre à Makhatchkala. Après avoir tenté de se tenir à l’écart de ces « désaccords religieux », les autorités du pays ont finalement décidé, voyant la situation empirer, de soutenir le camp des « tariqistes ». Le 30 décembre 1997, le parlement daghestanais a voté une nouvelle loi « sur la liberté de conscience ». Sa principale innovation résidait en ceci qu’elle permettait de créer une organisation monopolisant les affaires musulmanes à l’intérieur de la république. Le sixième paragraphe de l’article 10 annonce que « dans la république du Daghestan, il ne peut pas être reconnu plus d’une organisation religieuse par confession. Il est en outre interdit de créer une organisation religieuse selon un critère de nationalité »[15]. Ce point entrait en contradiction flagrante avec le deuxième paragraphe de l’article 12 de la loi fédérale « sur la liberté de conscience », lequel statuait qu’ « il n’est pas possible de refuser à une organisation religieuse d’être officiellement reconnue au motif que les raisons de sa création seraient inacceptables ». La non-conformité de la législation daghestanaise par rapport aux normes fédérales s’explique par le danger que représentait pour le pouvoir local, l’institutionnalisation de Directions spirituelles fondées sur un critère ethnique. Les DUM regroupant plusieurs nationalités risqueraient alors de se transformer en points d’appui pour des mouvements séparatistes nationaux. Outre le fait qu’il écartait ainsi une menace bien réelle, le législateur répondait à un autre objectif : il offrait à la DUM du Daghestan le statut et les moyens nécessaires pour monopoliser le traitement des affaires musulmanes à l’intérieur de la république. Le troisième paragraphe de l’article 12 précise que « la composition des organisations religieuses locales doit être approuvée par l’organisation religieuse de la république »[16]. Or ce point contredit non seulement l’article 10 de la loi fédérale « sur la liberté de conscience », mais aussi le principe posé dans le premier paragraphe de ce même article 12, selon lequel « toute organisation religieuse a vocation à réunir librement les citoyens de la république du Daghestan, et d’autres États,… en vue de pratiquer et de diffuser leur foi commune ». Sur le plan juridique, l’objectif sous-jacent était bien sûr de ne tolérer qu’une seule « organisation musulmane de niveau républicain » et d’y regrouper l’ensemble des communautés de djamaat présentes sur le territoire du Daghestan.

La reprise du conflit, déclenchée par l’incursion, en août 1999, d’unités de combattants tchétchènes, parmi lesquelles se trouvaient de nombreux wahhabites daghestanais, sur le territoire du Daghestan, a sonné la fin de la « commune de Karamahi » et abouti à l’interdiction, sanctionnée par la loi, du « wahhabisme » à l’intérieur des frontières de la république. Le 16 septembre 1999, le parlement daghestanais adoptait en première lecture, une loi interdisant « l’activité des wahhabites et autres extrémistes sur le territoire de la république du Daghestan »[17]. Le premier article de la loi reprenait des dispositions déjà anciennes contre l’activité des groupes extrémistes, mais cette fois-ci le « wahhabisme » s’y trouvait nommément mentionné. Le deuxième article établissait un système de contrôle de l’enseignement dispensé aux citoyens daghestanais dans les établissements religieux situés hors des frontières de la Russie et du Daghestan : pour partir étudier à l’étranger, une autorisation devait être « accordée par la direction de l’organisation religieuse de la république – la DUMD – et en conformité avec les règlements du comité d’État aux affaires religieuses ». Ce texte de loi parachève un processus déjà engagé de centralisation puisqu’il est désormais admis que l’État n’a qu’un seul interlocuteur en matière de religion, la DUM de la république du Daghestan. D’un côté, l’État intervient directement dans les affaires spirituelles de ses citoyens, de l’autre, il transforme une organisation religieuse non étatique en un organe officiel chargé d’orienter la vie des croyants. Le Comité aux affaires religieuses auprès du gouvernement de la république du Daghestan, avec l’approbation duquel la DUMD détermine sa politique, sert en quelque sorte d’intermédiaire entre la population musulmane et le pouvoir. Dans d’autres articles, la loi de 1999 précise que « l’enseignement dans les établissements religieux de la république du Daghestan doit être conforme au programme d’études établi par la direction de l’organisation religieuse de la république », c’est-à-dire la DUMD (article 3). Les enseignants ne peuvent commencer à travailler qu’après avoir reçu l’autorisation de la DUMD. L’article 4 exige que toutes les organisations religieuses présentes sur le territoire du Daghestan se fassent « réenregistrer auprès de l’administration compétente dans un délai de trois mois à compter de la date d’entrée en vigueur de la loi ». Entre autres conditions, l’organisation religieuse devra être autorisée par « un comité d’experts relevant de l’organisation religieuse de la république – la DUMD ». L’article 5 avertit ceux qui violeraient les articles 1-4 de la présente loi que « si leurs actions n’entraînent pas de sanction pénale, ils restent soumis à une responsabilité civile : à un emprisonnement administratif de 15 jours ou une amende allant de 100 à 500 fois le revenu minimum ». Cela signifiait que le refus de se soumettre aux injonctions de la DUMD, qui restait juridiquement une « organisation civile », pouvait être sanctionné par deux semaines de garde à vue ou une forte amende. Il est précisé à l’article 6 que l’exécution de ces mesures se fera conformément au « règlement établi par le code de la Fédération de Russie sur les infractions administratives ». Les procès-verbaux de ces « affaires administratives » peuvent être dressés par les responsables des administrations de villages, de districts et de villes, et par les organes du ministère des Affaires intérieures. L’article 7 de la loi dispose enfin que, « pour garantir la qualité et s’assurer du caractère opportun de ces procès-verbaux, les administrations locales seront secondés dans leur travail par des conseils d’experts constitués de représentants de l’administration locale et de membres de l’organisation religieuse locale », c’est-à-dire les organes locaux de la DUMD.

Du fait de son contenu, la loi « sur l’interdiction de l’activité… wahhabite sur le territoire du Daghestan », a évincé le wahhabisme du domaine légal de la vie civile et légitimé l’idéologie de l’islam tariqa. La DUMD est devenue une structure quasi étatique, monopolisant le traitement des questions religieuses et représentant les musulmans du Daghestan auprès des instances de pouvoir. Il n’en reste pas moins que le fonctionnement régulier d’une organisation unifiée, rassemblant tous les musulmans et conçue de manière hiérarchique est difficilement imaginable sur le territoire du Daghestan. Le particularisme ethnique, notamment parmi les djamaat traditionnelles, s’est renforcé durant les années 1990, en réaction aux graves problèmes économiques et sociaux que la population locale a eu à subir. En ce sens, il représente une force incontestable que l’administration locale aura beaucoup de mal à faire disparaître.

Enfin, il faudra toujours tenir compte du fait qu’en raison de ses particularités doctrinales et historiques, l’islam conserve une forte capacité d’adaptation et qu’il peut par exemple favoriser l’apparition au sein de la société d’une nouvelle forme d’autorité spirituelle qui soit, en rupture avec le monde des traditions, à la fois informelle et porteuse de valeurs sociales favorables aux individus. Dans un contexte social particulier, une telle autorité et le mouvement dont elle serait issue, pourraient tout à fait se formaliser politiquement. Cela est d’autant plus envisageable que l’islam ne repose pas sur un système codifié de normes établies par un quelconque concile œcuménique, et qui seraient sanctionnées d’en haut, par ceux qui seraient les gardiens des normes et des règles religieuses. En islam, il n’y a pas de clergé, qui serait le mandataire de Dieu sur terre. Tout au long de son histoire, l’islam s’est constamment opposé à toute institutionnalisation et à toute hiérarchie formelle. C’est la raison pour laquelle l’extrême diversité des pratiques de l’islam peut être pensée, dans le domaine socio-politique, selon deux pôles extrêmes : d’un côté, les structures qui sont soumises au pouvoir terrestre puisque « chaque pouvoir est subordonné à Dieu », de l’autre, les structures qui nient la légitimité de l’ordre existant sur terre et qui se posent en opposition à ce « monde qui a oublié Dieu », et qui n’entend plus rien de ce qu’Il avait commandé.



[1] Islam v Rossijskoj imperii (Zakonatel’nye akty, opisanija, statistika), L’islam dans l’Empire de Russie (législation, descriptions et statistiques), Moscou, Akademkniga, 2001, p. 47.

[2] Ibid., p. 267.

[3] S. G. Rybakov, « Ustrojstvo i nuždy upravlenija duhovnymi delami musulman Rossii » (L’établissement et le fonctionnement de la Direction spirituelle des musulmans de Russie), Islam Rossijskoj imperii (Zakonatel’nye akty, opisanija, statistika), L’islam dans l’Empire de Russie (législation, descriptions et statistiques), Moscou, Akademkniga, 2001, p. 268.

[4] Ibid., p. 267.

[5] Ibid., p. 275.

[6] S. G. Rybakov, op. cit., p. 285.

[7] Experts de la charia, ils étaient, dès le début de la civilisation islamique, des fonctionnaires attachés à des tribunaux publics (n.d.t.).

[8] Voir Očerki istorii Dagestana (Essais sur l’histoire du Daghestan), 1957, tome 1, p. 243-244.

[9] Voir T. Ajtberov, Ju. Dadaev, H. Omarov, Vosstanija dagestancev i čečencev v poslešamilevsuju epohu i imamat 1877 g. (Materialy) (Matériaux sur la révolte des Daghestanais et des Tchétchènes, Makhatchkala, 2001, livre 1.

[10] Savant musulman, chef d’une confrérie soufie (n.d.t.).

[11] République socialiste fédérative soviétique de Russie, (n.d.t.).

[12] I. V. Staline, Sočinenija (Œuvres complètes), Moscou, 1947, tome 4, p. 395-396.

[13] Fondation de main morte (n.d.t.).

[14] Venu de l’expression arabe « Usul’ al’-džadid » signifiant « nouvelle méthode », le djadidisme s’opposait au « qadimisme » traditionaliste sur la question de la modernisation des méthodes d’enseignement.

[15] Loi de la république du Daghestan « sur la liberté de conscience et les organisations religieuses », Zakon i religija, sb. Zakonodatel’nyh i normativnyh dokumentov RF i RD (La loi et la religion, recueil de lois et de documents officiels de la Fédération de Russie et de la république du Daghestan), Makhatchkala, 1999, p. 23.

[16] Ibid., p. 25.

[17] Loi de la république du Daghestan interdisant « l’activité des wahhabites et autres extrémistes sur le territoire de la république du Daghestan », Zakon i religija, op. cit., p. 23.