le mouvement breton
Aperçu historique
par Michel Denis
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partir de la Révolution de 1789, tous
les régimes politiques français estiment que la nation est formée d’individus
égaux en droits, et non pas de peuples plus au moins spécifiques,
et que l’État ne doit
reconnaître entre les citoyens et lui aucune communauté
intermédiaire.
Pour la Bretagne, c’est un énorme changement :
Ø
elle perd toute
signification administrative et même son nom – lorsqu’elle est
reconstituée en 1941, on ne respecte pas ses limites historiques) ;
elle perd toute autonomie administrative (comme ailleurs, les préfets
exécutent la politique décidée à Paris) ;
Ø
elle n’a aucune
maîtrise de son développement ; la France étant
surtout une puissance continentale, la Bretagne cesse d’être un centre économique pour devenir
une périphérie (priorité
à l’agriculture, aux arsenaux d’État ; réservoir de
main-d’œuvre pour les régions industrielles
éloignées) ;
Ø
sa culture (et
notamment la langue) est considérée comme un archaïsme
appelé à disparaitre, ou à ne subsister qu’au titre de
curiosité folklorique.
Au XIXe
siècle
Dans un premier
temps, les Bretons supportent cela, car
Ø
ils se
réjouissent plutôt de la fin des privilèges de l’ancienne
noblesse, et certains attendent des régimes libéraux le recul du
pouvoir du clergé (le cléricalisme) ;
Ø
l’instruction des
paysans (qui sont la grande majorité) étant faible et
l’apprentissage de la démocratie ne se faisant que lentement, les
campagnes restent tranquilles. D’ailleurs, la vie quotidienne, dans le cadre de
la paroisse rurale, n’est guère perturbée ; c’est même
l’apogée de la civilisation traditionnelle ;
Ø
les villes continuent
à être des pôles d’intégration à la France (la
francisation).
Seule une minorité d’intellectuels, à partir des
années 1830, fonde la revendication d’une spécificité
bretonne en s’appuyant sur l’histoire, sur la langue et sur l’existence d’une
belle littérature orale : c’est le bretonnisme, qui met en relief l’héritage des Celtes
(à l’opposé du romanisme, qui valorise l’héritage romain).
C’est comparable aux mouvements d’éveil culturel qui existent partout en
Europe.
Mais ici, ces « éveilleurs », catholiques et
conservateurs, s’en tiennent à une tactique de résistance à toute modernité, sans le souci
d’organiser les masses populaires et sans formuler de revendication
institutionnelle (à la différence de l’Europe centrale et
orientale).
À la fin du siècle, les régionalistes
se contentent de vanter les charmes de la « petite patrie » (la
Bretagne) au sein de la « grande patrie » (la France). En 1898, ils
s’organisent (mollement) dans l’Union Régionaliste Bretonne : c’est
le premier Emsav (première
phase du mouvement de redressement).
Pendant ce temps le pouvoir central encourage le recul de la langue (y
compris par la contrainte brutale, à l’école, à
l’armée), et Paris ridiculise les Bretons et leurs
« bretonneries » : ce regard de l’Autre engendre en Bretagne la
honte de soi, l’identité négative.
D’une
guerre mondiale à l’autre
La guerre de
1914-1918 fait prendre conscience à tous les Bretons de la
nécessité d’un changement, mais avec des réactions
contrastées :
Ø
nombreux sont les
anciens combattants qui souhaitent effectivement entrer dans la
modernité, comme la conçoit Paris, après avoir
découvert dans les tranchées leur « retard » :
ceux-là acceptent le modèle républicain et son jacobinisme. Ils tournent le dos
à leur héritage, ils s’appauvrissent humainement sans pour autant
améliorer leur statut économico-social (c’est très net
lors de la crise des années 1930).
Ø
d’autres Bretons (qui
ont, comme tous, participé courageusement aux combats et qui comptent
douloureusement leurs morts) sont indignés de constater qu’à
l’égard de la Bretagne, l’intransigeance, l’indifférence et le
mépris persistent au sommet de l’État, alors que Paris prend la
défense des minorités d’Europe centrale. Déçus par
l’inefficacité du régionalisme, mais encouragés par
l’exemple irlandais (bien connu grâce à la vague du celtisme), ils
s’affirment nationalistes.
Autour du journal Breiz Atao se
constitue un Parti Autonomiste Breton (devenu dans les années 1930 Parti
National Breton, séparatiste), tandis qu’une politique culturelle
conquérante (et non plus seulement défensive) est
préconisée par la revue Gwalarn
pour la langue et par le groupe des Seiz Breur pour les arts.
Les revendications et les modes d’action se radicalisent. Les militants les
plus actifs sont tentés par :
Ø
le recours aux
attentats contre les symboles (monument de Rennes) ;
Ø
la recherche d’appui
auprès des ennemis de la France (l’Allemagne).
En ne retenant que les injustices dont la France est responsable et sans
voir ce que signifierait une Europe hitlérienne, quelques
éléments cherchent à s’appuyer sur l’occupant en 1940,
tandis que d’autres misent sur le provincialisme du gouvernement de Vichy. Les
uns et les autres sont jugés très sévèrement par
l’oppinion publique bretonne, largement acquise à la Résistance.
À la Libération, le mouvement breton est frappé par la
répression et, pour plusieurs années, ses revendications sont
discréditées.
Le
troisième EMSAV (depuis les années 1950)
Malgré
les dérives du second Emsav, dont le jacobinisme français a
tiré profit, les problèmes bretons, qui subsistent après
guerre et qui s’aggravent même avec l’accélération des
changements, suscitent le renouveau du mouvement breton.
Les militants
culturels sont plus à l’aise, pour
Ø
revendiquer la
sauvegarde de la langue et de la culture, au nom d’une conception
élargie des Droits de l’homme qui s’impose désormais en Occident;
Ø
privilégier la
création culturelle (sur la conservation), à partir de la
tradition, au nom de la modernité.Les réussites sont
éclatantes jusqu’à nos jours, mais il faut noter qu’elles
n’entraînent pas automatiquement un nationalisme culturel.
Dans le domaine économique, une nouvelle génération
(plus instruite que la précédente) se consacre au
développement, à partir d’initiatives endogènes (et non
plus dans l’attente du bon vouloir de Paris), avec
Ø
une coordination des
forces vives de la région, qui arrachent au gouvernement le
développement des infrastructures (Plan routier, par exemple) ;
Ø
l’invention d’un
modèle agricole nouveau et d’un modèle industriel
décentralisé (tous deux en crise aujourd’hui).
Mais ces milieux dynamiques ne revendiquent pas nécessairement de
grands changements dans les relations Bretagne – France. Un mouvement politique
a eu beaucoup de mal à se reconstituer, et il est toujours resté
très émietté.
Les formations les plus durables
Ø
se sont
appuyées sur les principes démocratiques et ont rejeté
tout racisme et toute xénophobie ;
Ø
ont élaboré
dans les années 1960 et 1970 des théories
« nationalitaires », qui ont donné à l’Emsav de
nouveaux fondements (en utilisant par exemple l’apport de la
décolonisation).
Face à ce renouveau et devant les menaces qu’ont
représenté de grandes manifestations populaires et même une
certaine relance des attentats contre les symboles de l’État, en cas de
blocage durable des revendications, le pouvoir central a fait des concessions
successives mais toujours insuffisantes. Par exemple
Ø une Charte culturelle en 1977
Ø la politique de décentralisation à partir de 1981.
Mais l’État refuse toujours
Ø la reconstitution d’une région Bretagne correspondant à
l’héritage historique, à l’intérêt économique
et à la réalité vécue ;
Ø une aide sérieuse à la promotion de la langue.
En conséquence perdurent des mouvements revendicatifs plus au moins
radicaux, pouvant aller jusqu’au séparatisme.