À la recherche de soi-mêME:
le
choix identitaire dans la Russie postsoviétique
par Elena Filippova[1]
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a Russie a connu, en moins d’un
siècle, l’équivalent de la durée de vie d’un individu,
deux grandes ruptures : en 1917 et en 1991. Dans les deux cas, cela
signifiait non seulement la disparition d’un État de la carte du monde
et l’apparition d’un autre (en 1991, il s’agit, en fait, de quinze autres) par
une modification des frontières, mais aussi l’abolition totale de la
structure sociale et, par conséquent, la perte des repères
identitaires.
Le destin de la
nouvelle Russie dépend pour beaucoup du résultat d’un processus
en cours : l’invention d’une nation susceptible de réunir toute la
population du pays. Il existe pourtant des héritages remettant en question
la réussite de ce projet ambitieux. La plupart d’entre eux sont
enracinés dans le système politique précédent et
dans son fondement idéologique. Il convient pour se libérer de
cet héritage de rejeter certaines idées reçues, ce qui ne
semble pas constituer la priorité des élites gouvernantes
actuelles.
Le poids du passé
Le projet de construction
identitaire officiellement proclamé par l’État socialiste
soviétique consistait en la constitution d’une « nouvelle
communauté historique d’êtres humains – le peuple
soviétique ». La création d’une telle communauté
était envisagée à travers l’effacement de toutes sortes de
différences et d’inégalités : entre les citadins et
les paysans, entre travail physique et intellectuel, entre les hommes et les
femmes, mais aussi entre les groupes dits aujourd’hui « ethniques »
et qui, à l’époque, correspondaient à des
« nationalités » au sens culturel et non politique de ce
terme. Le système d’éducation scolaire et d’enseignement
supérieur, le développement de la culture professionnelle
(russophone de préférence), le service militaire et la politique
migratoire d’État, aussi bien que tout le discours idéologique,
avaient pour objectif essentiel l’unification de la population.
D’une
manière paradoxale, ce but devait être atteint par le biais de
« l’épanouissement des (ethnies)-nations socialistes », lequel
épanouissement fut considéré comme un facteur favorisant
leur rapprochement. Cette volonté introduisait inévitablement au
concept de multiculturalisme, c’est-à-dire le libre développement
des cultures minoritaires, ce qui devait, selon la logique des communistes,
distinguer nettement leur politique de celle de la Russie tsariste,
décrite traditionnellement comme « la prison de peuples ».
À cette fin, le principe du fédéralisme ethnique a
été mis en place, ce qui n’empêcha ni les
répressions contre les élites ethniques, ni les
déportations de masse de la population selon des critères
ethniques.
Malgré
l’indifférence affichée par rapport à toute forme de
diversité, les institutions officielles ont été
obsédées par le souci de catégorisation des
« sujets » de l’État. Chaque individu a été
souvent contraint, au cours de sa vie, en remplissant un formulaire donné,
de s’identifier à chaque fois à différents groupes :
groupes sociaux (classes), politiques (il s’agissait dans ce cas-là de
déclarer appartenir ou non, à un seul parti – le parti
communiste), groupes « nationaux ». Il faut souligner que,
contrairement à l’appartenance politique, les appartenances sociale ou
« nationale » dévoilaient les origines de l’individu. Ceci renvoie, notamment, à une
conception substantialiste du fait ethnique et réduit, voire nie, le
choix identitaire qui ne s’avérait possible que pour les descendants des
mariages mixtes.
Toujours en vue de
cette catégorisation, une nomenclature des groupes ethniques a
été élaborée en fonction de données
ethnologiques. Les représentations substantialistes de
l’ethnicité insérées dans le dans le cadre d’une
théorie évolutionniste du développement social, ont
conduit à l’élaboration d’une structure hiérarchique,
fixant la position dans la société de « corps collectifs »
– les ethnies (« etnos ») –, attachés à un territoire
précis, et situés à diverses étapes de
développement. Les plus « développés » et les
plus nombreux ont reçu le statut de nation (« natsiya » assorti,
durant la période soviétique, du qualificatif
« socialiste »). Au plus bas de cette échelle
hiérarchique, on trouvait les « peuples » (« narod »
et « narodnost »), dont certains avaient vocation à
disparaître en étant assimilés par une nation ou à
constituer, eux-mêmes, une nouvelle nation. Cette classification a
évolué entre les deux recensements de 1926 et de 1939,
marqués par deux tendances distinctes : la première
révèle la volonté de refléter la
réalité, en étant le plus exhaustif possible, la seconde
tente de construire une réalité, en réduisant le nombre
des « nationalités ». C’est ainsi que certains groupes
ethniques ont été voués à la disparition et
rattachés à ceux qui avaient été choisis comme
noyaux de la « consolidation nationale ». Par conséquent,
n’importe quelle identification n’était pas reconnue comme appartenance
ethnique (« natsional’nost ») de l’individu et comme pouvant
être indiquée dans ses papiers.
L’histoire
de la « construction nationale » sur le territoire de l’Altaï,
ce massif montagneux du sud-ouest de la Sibérie, est
particulièrement révélatrice. C’est en 1922 que fut
créée ici une région autonome, dénommée Oyrotie.
Vivait alors à l’intérieur de ses frontières une
population semi-nomade composée de groupes de population
dispersés, ne reconnaissant pas leur unité et ne possédant
pas d’ethnonyme propre. Cette population, bien qu’ayant une lointaine relation
avec l’état médiéval des Oyrots, était turcophone,
alors que les Oyrots eux-mêmes étaient de langue mongole. Quatre
ans plus tard (en 1926) le premier recensement de la population de l’URSS ne
décompta au sein de la région autonome d’Oyrotie que 1 477
Oyrots, alors que 35 601 habitants se désignèrent comme
« Altaïens », parmi les 99 667 habitants de cette
région. Le recensement de 1939 « corrigea » cette
divergence : les tableaux synthétiques dénombrent
39 285 Oyrots, et plus aucun Altaïen. Les commentaires officiels
éclairent ces changements : « Le terme Oyrot est une
dénomination, adoptée par
le groupe des tribus turcophones (souligné par moi) résidant
dans le territoire de l’Altaï montagneux, engagées dans la voie de
la consolidation au sein de l’autonomie créée en 1922 »[2]. Malgré ce
« succès de la consolidation », la région autonome fut
renommée, en 1948, en région autonome de l’Altaï montagneux,
au sein du territoire (Kraï) de l’Altaï. Dans les recensements
ultérieurs, le terme « Altaïens » réapparaît
alors que celui d’Oyrots disparaît.
Les
Téléoutes un groupe minoritaire turcophone dispersé sur le
territoire de plusieurs régions administratives en Sibérie du
sud-ouest, constituent un autre exemple. Ils ne furent pas inclus dans la liste
des nationalités du recensement de 1939 et, tous ceux qui se considéraient
auparavant comme Teleoutes s’inscrivent dans leur passeport comme Tatars,
Altaïens, Chores, ou Russes, et se désigneront ou seront
désignés comme Altaïens ou Tatars lors des recensements
ultérieurs. Il ne fut accordé de s’inscrire comme Teleoutes sur
le passeport que durant une très courte période du dégel
khrouchtchévien. Cet ethnonyme disparut presque complètement
durant les années 1960 et 1970, les Teleoutes
préférant, en russe, s’appeler Tatars, mais continuant à
se désigner dans leur propre langue, comme Telenguetes ou Païates.
Cependant, durant la perestroïka, et à l’occasion d’une importante
campagne en faveur d’une « renaissance nationale », ils se virent
reconnaître le droit non seulement d’utiliser leur nom et d’obtenir le
statut de peuple, mais aussi d’être inclus dans la liste des petits
peuples indigènes, profitant ainsi d’un statut particulier[3].
Le chaos du présent
Après la fin du socialisme,
de nouveaux facteurs interviennent dans le processus identitaire. La plupart
des références identitaires ont été remises en cause :
les identifications du genre « ex-citoyen de l’ex-URSS » ou bien
encore « ancien membre du PCUS » ne sont plus envisageables. Par
ailleurs, la profonde crise économique a bouleversé la structure
sociale du pays. De ce fait, l’appartenance ethnique s’est avérée
pour certains la plus incontestable et a pris une valeur de refuge. Cette
survalorisation de l’ethnicité, qui s’explique aussi en partie par le
rôle non négligeable que les mouvements politiques à revendication
ethnique ont joué à la chute du régime communiste, a
engendré (ou parfois réanimé), d’une part, des oppositions
entre certains soi-disant représentants de groupes ethniques et
l’État, et d’autre part, des tensions, voire des conflits armés
entre des groupes ethniques différents. Ces conflits se sont
conjugués avec l’émergence de nouvelles élites ethniques
qui se sont engagées dans une lutte pour le pouvoir avec les
autorités fédérales. Leur combat aboutit au
relèvement du statut des républiques « autonomes » au
sein de la Fédération de Russie. C’est au début des
années 1990 que ces républiques ont proclamé leur
souveraineté. En même temps, un certain nombre de langues
minoritaires (celles des ethnies dites titulaires)
ont obtenu le statut de langue officielle dans ces républiques.
Tous ces
phénomènes ont favorisé l’affirmation de
l’ethnicité en tant que référence identitaire. Ce
phénomène est qualifié de « renaissance ethnique »
mais il conviendrait plutôt de parler de « réinvention
d’ethnies ». La démarche était toujours la même :
prouver l’ancienneté de l’ethnie en question, voire son caractère
éternel, en fixant ses racines dans le temps biblique ;
s’approprier des sites archéologiques, des monuments historiques et
culturels, des personnages prestigieux dans tous les domaines, et des formations
étatiques datant d’époques anciennes, comme preuves de
l’ancienneté d’une souveraineté « nationale »
justifiant les revendications séparatistes actuelles. Il fallait encore
affirmer la supériorité des valeurs perçues comme propres
à cette même ethnie (en effet, ce n’était que des valeurs
universelles, comme, par exemple, courage, hospitalité, etc.) et mettre
en évidence son apport à la culture mondiale. À cet effet,
des ouvrages « historiques », des manuels, des brochures et des
œuvres littéraires sont parus en grand nombre. Cette volonté
de réinterpréter l’histoire a été fixée dans
une expression qui est devenue populaire : « la Russie est un pays au
passé imprévisible ».
En même
temps, d’autres formes d’identification sont réapparues, celles qui avaient
été bannies pendant l’époque soviétique, et
notamment, l’appartenance aux groupes de parenté (clans) et aux groupes
religieux. Les Cosaques représentent une forme d’identification
particulière : un groupe historiquement socio-fonctionnel (soslovie) englobant une population
d’origines différentes. Celui-ci est perçu aujourd’hui comme une
communauté ethnique et culturelle dont les militants revendiquent la
reconnaissance en tant que peuple[4].
Pourtant, n’importe quel individu ou presque, pas forcément issu
d’une famille d’origine cosaque, peut se proclamer cosaque et être
reconnu comme tel, à condition d’adhérer aux « valeurs
traditionnelles cosaques », parmi lesquelles la religion orthodoxe, la
fidélité à sa patrie, et le partage d’un héritage
historique et culturel commun, sont les principales. Cette capacité
d’absorption propre à ce groupe révèle la nature
« contractuelle » de cette appartenance et le distingue clairement
des groupes dits « ethniques ».
Pour ces derniers,
les critères d’appartenance restent, dans la plupart des cas, plus
stricts. L’idée que l’on « naît ethnique, on ne le devient
pas » est encore très présente, pour ne pas dire dominante,
dans la conscience publique. Une enquête sur l’identité de la
population anciennement nomade[5] apporte des preuves
convaincantes.
L’enquête
se déroule, sur le territoire de la Russie, parmi les Bouriates, un
groupe parlant la langue mongole. Les Bouriates habitent en Sibérie
orientale. Sur le plan administratif, cette population, comptant selon le
recensement de 2002, 445 milles de personnes, est divisée entre 3
régions n’ayant pas de frontières communes : la
République de Bouriatie et deux districts (okroug) autonomes, qui sont des unités de statut
inférieur à la République.
D’après
nos données de terrain, pour la population concernée,
l’appartenance ethnique ou la
nationalité bouriate, est incontestable. Pour beaucoup de personnes
interrogées cette appartenance est aujourd’hui plus importante que
l’appartenance à la Fédération de Russie et occupe la
position la plus élevée dans la hiérarchie des composantes
identitaires (« à
l’époque soviétique je me sentais avant tout citoyen
soviétique. Aujourd’hui je suis Bouriate d’abord, et ensuite un citoyen
russe »).
Les
représentations des fondements de l’identité bouriate se basent
essentiellement sur des critères
raciaux. Personne ne doute que la naissance soit la seule
possibilité pour devenir Bouriate. Même celui qui habite dans un
milieu bouriate et ne parle que la langue bouriate ne peut être
considéré comme tel, si ses parents, et notamment son
père, ne sont pas Bouriates. D’une manière
générale, l’enfant issu d’un couple « père Bouriate –
mère non Bouriate » est plutôt Bouriate
(« métis » selon certains enquêtés), alors que
celui issu d’un couple « père non Bouriate – mère
Bouriate » ne l’est pas. Cela révèle un mélange
curieux de représentations anciennes claniques se manifestant dans le
principe de transmission d’appartenance ethnique
uniquement par filiation paternelle, et de conceptions biologiques
contemporaines, notamment génétiques, simplifiées
(d’où le terme « métis »). Les traits
phénotypiques servent d’indices de l’origine bouriate, perçus
comme le témoignage d’une transmission génétique.
Un autre
pilier sur lequel s’appuie l’identité bouriate est la langue. Celle-ci est perçue par
les personnes interrogées comme « une mémoire ethnique » et sa connaissance – comme
« un respect pour les ancêtres ».
Il existe une conviction largement répandue selon laquelle on
hérite de la langue au moment même de la naissance, c’est la
raison pour laquelle la langue de référence d’un Bouriate reste
toujours la langue bouriate – même s’il ne la parle pas ou ne la pratique
pas. Cela explique, notamment, que lors des recensements, les Bouriates se
croient obligés d’indiquer la langue bouriate comme langue maternelle (rodnoi jazyk). Pour certains, la langue
apparaît même comme plus importante pour l’attribution de
l’identité bouriate que les traits phénotypiques. Cependant,
la non-connaissance du bouriate ne remet pas en question l’appartenance
ethnique d’une personne dont les parents sont Bouriates.
En ce qui
concerne les croyances, la situation
est plus complexe. La plus ancienne, la croyance païenne, chamanique, est
perçue aujourd’hui encore comme marginale et presque clandestine.
À l’époque soviétique, les pratiques chamaniques
étaient interdites et les chamans étaient largement
opprimés. De nos jours, les pouvoirs locaux semblent avoir choisi le
bouddhisme comme la religion « officielle » en la favorisant au
détriment du chamanisme. Pourtant, les lamas ne semblent pas
s’opposer aux chamans ni interdire aux gens d’entretenir des contacts avec eux.
Malgré le caractère assez superficiel du bouddhisme
pratiqué par les Bouriates, cette religion a joué un rôle
exceptionnel dans le processus de consolidation des clans anciens en ethnie bouriate, à partir du
moment où les fonctions du chaman dans les rituels collectifs, et
notamment dans les rites du passage, ont été
transférées aux lamas (dans une société
organisée selon des structures claniques, chaque clan ayant ses propres
divinités). En effet, les deux systèmes de croyance sont
perçus comme d’importance égale, le passage d’une pratique
à l’autre et vice versa ne posant pas de problème particulier
pour les personnes interrogées. En même temps, l’appartenance
religieuse, selon plusieurs entretiens, ne constitue pas une composante
nécessaire parmi celles qui façonnent l’identité bouriate.
La
composante ethnique de l’identité bouriate n’occulte pas pour autant
leur appartenance à l’État russe : les gens se disent
« Bouriates de Russie », se distinguant ainsi des Bouriates de
Mongolie ou de Chine. Auparavant, le sentiment d’appartenance au « peuple
soviétique » était très fort, représentant la
composante identitaire principale pour certains – avant tout en raison du
système éducatif. La fierté d’être citoyen
soviétique se basait sur l’immensité du pays et sur la puissance
de l’État. Aujourd’hui, l’État soviétique cède peu
à peu la place à la Fédération de Russie, dans les
représentations populaires (« La
patrie n’a pas changé, c’est seulement le système politique qui a
changé »). Pourtant cette nouvelle référence
identitaire est moins prononcée et semble encore en cours
d’élaboration. Ceci s’explique, en partie, par l’affaiblissement,
économique et politique, de l’État, qui n’est plus aussi
omniprésent ni omnipotent. D’autre part, l’ouverture des
frontières et la mise en place de liens plus étroits et plus
forts avec des étrangers, notamment les Chinois et les Mongols,
favorisent la création de nouveaux réseaux sociaux et
économiques dont l’importance dans le processus identitaire ne doit pas
être sous-estimée. En revanche, l’unité administrative
territoriale, l’okroug, ne semble pas constituer un repère
identitaire. Ceci n’est pas vraiment étonnant en raison du statut
inférieur de l’okroug par rapport à celui de la
république, de sa position incertaine face à la réforme
administrative éventuelle dont il est question depuis déjà
plusieurs années, aussi bien que de son impuissance économique qui
lui confère une dépendance et un caractère provisoire.
Doté de telles caractéristiques, l’okroug n’incarne pas
l’idée de souveraineté ethnique plutôt liée à
la République de Bouriatie.
L’appartenance
clanique est aujourd’hui revendiquée par certains groupes de population
de langues turques et mongoles, qui étaient historiquement des pasteurs
nomades. Ces clans ne sont propres ni à un peuple particulier ni
à un territoire donné mais recouvrent de façon
transversale plusieurs d’entre eux. Pendant l’époque soviétique,
les clans ont été perçus comme archaïques et
condamnés à la disparition en tant que symptôme
d’arriération hostile au progrès. Pourtant la mémoire
collective en a été marquée, mais de manière
différente selon les groupes ethniques.
Pour
les Bouriates, l’appartenance clanique est secondaire et ne détermine
pas le comportement quotidien. Les cas de mariages au sein du même clan
ne sont pas rares. On n’observe aucune pratique économique, rituelle,
familiale, d’assistance mutuelle, etc., qui soit liée aux clans ;
les personnes interrogées ne se souviennent d’aucun symbole clanique,
etc. Cela illustre la résurgence récente de ce type
d’appartenance, enfouie durant l’époque soviétique.
À
l’inverse, cette appartenance clanique est plus marquée parmi les
Altaïens, comme en témoignent les tentatives d’utiliser la
structure des liens de parenté pour organiser et unifier la
société de l’Altaï au tournant des années 1980
et 1990, aussi bien que les revendications liées au recensement des
clans à l’occasion du recensement de la population de 2002. Cette
volonté visait l’organisation d’un système d’autogouvernement,
très proche de celui qui existait aux XVIe et XVIIe siècles,
à l’époque où les populations de l’Altaï
étaient intégrées au khanat des Dzyngars. Il ne fut
pas possible de mettre en œuvre cette proposition, la loi
fédérale sur le recensement interdisant de conduire toute
opération complémentaire d’enquête au moment de son
déroulement. En revanche, certaines dénominations claniques
furent incluses dans la liste de nationalités du recensement[6].
Un avenir incertain
Par plusieurs de ses
caractéristiques, les formes d’identification de la population de la
Russie postsoviétique possèdent un potentiel conflictuel et
mettent en cause l’existence même de l’unité nationale.
En premier lieu,
les références identitaires sont largement tournées vers
le passé. Plus précisément, on observe deux tendances
complémentaires : celle de l’abnégation du passé soviétique
et celle de l’idéalisation du passé
prérévolutionnaire. De surcroît, les faits historiques sont
soigneusement sélectionnés : chaque communauté
cherche (et retrouve) bien cachés à l’ombre des siècles,
aussi bien que dans l’histoire récente, soit des témoignages de
son héroïsme et de ses victoires passées, soit des
épisodes traumatisants dont elle fut victime. À cause de cela,
les phobies anciennes, la méfiance et la haine ont fait leur
réapparition.
Depuis peu, la
commémoration annuelle des héros de la bataille entre les troupes
d’Ivan le Terrible et les défenseurs de la ville de Kazan en 1551 donne
lieu dans cette ville, la capitale de la République du Tatarstan,
à deux manifestations contraires : celle des Tatars s’opposant
à celle des Russes. De la même manière, certaines dates
liées à la guerre du Caucase au XIXe siècle sont
désignées aujourd’hui dans le calendrier officiel des
républiques caucasiennes comme « jours de mémoire et de
deuil », et les cérémonies présidées par les
hauts dirigeants des républiques en question contribuent à
l’approfondissement du clivage entre les « ethnies titulaires » et la
population russophone, en particulier la cosaquerie, qui incarne, dans la
mémoire collective, la force militaire russe. En même temps, le
discours historique révèle des tensions et d’anciens conflits
entre les ethnies titulaires, qui résultaient des positionnements
différents de leurs chefferies respectives vis-à-vis de
l’État russe lors de ce conflit, et qui débouchent sur des
accusations réciproques. Ces relations complexes ne cessent pas de
déstabiliser la situation dans la région[7].
Il est important de
souligner que les processus d’identification sont marqués aujourd’hui
par des tendances discriminatoires. De nouvelles appartenances surgissent et
les moindres différences culturelles suffisent à les
légitimer. Ainsi, les groupes perçus autrefois comme des
« sous-ethnies » revendiquent désormais leur reconnaissance.
Ces revendications entrent parfois en contradiction avec les
intérêts des représentants des ethnies titulaires, soucieux du nombre de leurs congénères.
À
la veille du recensement de 2002, ces contradictions ont alimenté des
débats très animés, notamment, dans la République
du Tatarstan, où un groupe perçu auparavant comme religieux, les krjašen, parlant une langue
très proche du tatar, mais de religion orthodoxe (tandis que les Tatars
sont musulmans) s’était mobilisé pour être reconnu en tant
que groupe ethnique. Pourtant, « cette reconnaissance de la
différenciation entre Tatars
et Krjašens remettait en cause
la politique de tatarisation promue par Kazan en menaçant de
réduire la proportion de Tatars dans la population de la
République et d’aboutir à une domination numérique des
Russes »[8].
Les
Altaïens, une « nation » d’invention récente, dont les
diverses « composantes » (Koumandines, Chelkanes, Toubalares,
Telenguites) ont obtenu au tournant des années 1980 et 1990,
un statut de petits peuples autochtones, constituent un autre exemple
caractéristique. L’une des intrigues principales menées autour du
recensement de la population dans la République de l’Altaï mit en
scène les élites républicaines, soutenues par une
intelligentsia se considérant comme altaïenne, et s’opposant
à des acteurs se revendiquant de « petit peuples
autochtones ». Ces milieux intellectuels et les militants des associations
créées au nom de la « nationalité titulaire »,
les Altaïens, redoutèrent que le groupe ethnique « central »
des Altaï-Kiji ne devienne lui-même un petit peuple[9], et, parce qu’aucun petit
peuple ne possède de république, qu’un district autonome (dont le
statut offre une autonomie bien moins grande que celui de république) ne
soit substitué à la République de l’Altaï.
Conscient du danger
que représente l’absence d’unité nationale, le pouvoir central
tente de s’opposer à ces tendances décentralisatrices. Pourtant,
les initiatives qui vont dans ce sens sont souvent contradictoires et
contestables. Ainsi, la décision de supprimer toute évocation de
l’appartenance ethnique dans les passeports internes, prise après de
longs débats au milieu des années 1990, fut
interprétée comme un abandon des ethnies et a suscité une
forte opposition non seulement du côté des minorités, mais
aussi, en partie, du côté russe. Finalement, en dépit de la
volonté du centre de substituer la citoyenneté à
l’ethnicité, les républiques sont parvenues à conserver
l’indication de l’appartenance ethnique dans les passeports (lequel n’est
d’ailleurs plus obligatoire).
La loi sur
l’autonomie ethnique et culturelle, adoptée en 1996, n’a pas
touché au principe de l’autonomie territoriale, qui perpétue une
inégalité entre les communautés ethniques. En effet, le
domaine d’application de cette loi, dont l’objectif principal était de
placer les mouvements ethniques sous le contrôle des structures
bureaucratiques, est resté assez limité.
Le statut
privilégié accordé à la religion orthodoxe, qui est
invitée à remplir le vide idéologique, et une tendance
affichée au rapprochement des autorités civiles et religieuses,
représentent, eux aussi, des facteurs de discrimination plutôt que
d’unité, laquelle devrait tenir compte de la diversité des
pratiques confessionnelles traditionnelles au sein de la population et du
niveau largement superficiel des croyances.
La politique
d’affirmation du pouvoir, mise en place par Vladimir Poutine à partir de
2000, aurait pour objectif l’instauration d’une nation russe au sens politique
du terme, à travers l’unification de la législation,
l’affaiblissement politique des élites ethniques et une redistribution
des flux monétaires entre le centre et les régions. Une nouvelle
conception en termes de construction nationale a déjà
été proclamée dans un discours présidentiel au
début de l’année 2004 : « Je crois que nous avons
toutes les raisons de considérer le peuple de la Russie comme une
Nation. Des ressortissants de divers groupes ethniques et religieux se
perçoivent comme une nation unique, et il nous est indispensable de
préserver et de renforcer cette unité ». Les
événements tragiques de Beslan lui ont servi de prétexte
pour accélérer et durcir cette politique, étant
critiquée à juste titre comme non-démocratique. Est-ce
inévitable dans une société dont la culture politique est
fortement marquée par la dissociation profonde entre le pouvoir et le
peuple ? Jusqu’à quel point peut-on revenir en arrière ?
Pourrait-on envisager le développement de mécanismes
démocratiques dans le contexte autoritaire imposé par le pouvoir ?
Les réponses à ces questions sont loin d’être optimistes.
[1] France Guérin-Pace, de l’INED, et Xavier
Le Torrivellec, de l’INALCO, ont patiemment relu ce texte. Je tiens ici
à leur exprimer toute ma reconnaissance.
[2] Vsesojuznaja perepis’ naselenija 1939 goda. Osnovnye itogi, Moscou, Nauka,
1992, p. 247.
[3] Voir Blum, Alain et Filippova, Elena. Ethnie, nationalité ou
clan : des formes d’identité rivales ? Dans : Revue
d’études comparatives Est/Ouest. Volume 34 – décembre 2003 –
N 4. P. 131-152.
[4] Voir à ce propos : Goussef, Catherine. Identité
fonctionnel, identité communautaire, identité ethnique : les
composantes hybrides de la revendication du « peuple » cosaque.
Dans : Revue d’études comparatives Est/Ouest. Volume 34 – décembre 2003
– N 4. P. 77-97.
[5]
« Sociétés nomades et Etats : transitions et pouvoirs
locaux chez les Bouriates (Fédération de Russie) et les
Kirghiz (Kirghizstan). Analyses comparatives ». Convention d’échange
CNRS – Académie des sciences de Russie. N° 9573. ACI
« tradition nomade ». 2003-2005. 36 entretiens ont été
enregistrés en septembre 2003 et en juillet 2004 dans l’okrug
autonome d’Aginskoye, Fédération de Russie.
[6] Pour plus de détails sur l’appartenance clanique chez les Altaiens
voir Blum, Alain et Filippova, Elena. Op. cit.
[7] Voir sur ce thème : Merlin, Aude et Radvanyi, Jean. Russes et
Caucasiens à la fin du XXe siècle.
Identités et territoires. Dans : Revue d’études comparatives
Est/Ouest. Volume 34 – décembre 2003 – N 4. P. 97-115.
[8] Daucé, Françoise. La religion dans les mouvements
identitaires post-soviétiques. L’exemple du Tatarstan. Dans : Revue
d’études comparatives Est/Ouest. Volume 34 – décembre 2003 –
N 4. P. 59-76.
[9] Selon la loi « Sur les
garanties des droits des petits peuples autochtones » (loi
fédérale du 30 avril 1999, n° 82-F3. Prise le
16 avril 1999 par la Douma et entérinée par le conseil de la
Fédération le 22 avril 1999), les
bénéficiaires de cette loi sont « les peuples, vivant sur le
territoire de peuplement traditionnel de leurs ancêtres, ayant
conservé un mode traditionnel d’existence, d’activités de chasse
et de pêche, comportant, au sein de
la Fédération de Russie, moins de 50 milles personnes
(souligné par moi) et se reconnaissant eux-mêmes comme une
unité ethnique autonome. » Il y avait, en 1989, 69,4 milles
Altaïens, dont 59,1 mille dans la région autonome de l’Altaï
montagneux. Si on retire du décompte des Altaïens les peuples
désormais autonomes, leur nombre serait inférieur à 50
milles.