la subjectivisation des identitÉs

le recensement doctobre 2002

en rÉpublique du Bachkortostan

par Xavier Le Torrivellec

L

a fin de l’URSS a pu donner l’impression que Dieu prenait sa revanche. La disparition de l’athéisme officiel s’est accompagnée d’un regain des pratiques confessionnelles. Le fait religieux a acquis en Russie une nouvelle visibilité sociale, (attestée par un large consensus sur l’existence de Dieu et par une adhérence culturelle aux signes extérieurs de la foi). Eglises et mosquées sont réapparues, dans les campagnes et dans les villes. Et on a assisté sur le territoire pluriconfessionnel de la Fédération de Russie, en plus d’un renouveau des religions « traditionnelles » - orthodoxie, islam, bouddhisme et judaïsme -, à l’émergence de nouvelles formes de religiosité (à travers notamment la propagation de sectes en tout genre). Il est courant d’évoquer un « retour du religieux » pour décrire ce phénomène, qui est sur de nombreux points comparable à ce que connaissent les pays occidentaux.

Pour aller au bout d’une comparaison qui pourrait aussi s’appliquer aux nouveaux Etats d’Asie centrale, une question se pose sur la nature du phénomène. Ne s’agit-il pas plutôt que d’un retour à la religion, d’un processus de sortie définitive de la religion ? L’activation de la foi pourrait bien avoir pour rôle véritable de fabriquer de l’individu à partir de son contraire, c'est-à-dire de la tradition. Parce que la foi relève désormais d’une conviction personnelle et non plus de l’empire de la coutume et de la communauté, elle participe d’un processus historique d’autonomisation des individus. Dès lors, ne s’agirait-il pas ici de l’accomplissement du projet de la modernité de s’affranchir du règne des Dieux ? En Russie comme en Occident, les sociétés ne sont plus déterminées de l’extérieur d’elles-mêmes par une autorité transcendante. Elles sont devenues des sociétés de l’histoire en prenant conscience de leur autonomie. En ce sens, l’idéologie communiste représentait le dernier vestige de la pensée religieuse, de la quête de l’unité, du rêve révolutionnaire de l’effacement des divisions (c’est ainsi que le totalitarisme soviétique a pu être analysé comme religion séculière, ou mieux comme religion anti-religieuse). Lorsque l’idéocratie soviétique fut dépassée par les effets de sa politique de modernisation (industrialisation, urbanisation, territorialisation…), la croyance idéologique s’est évaporée. Sa complète disparition a marqué une étape décisive de sécularisation de l’espace public. Avec la sortie de l’âge des grandes idéologies, la croyance religieuse se trouve reléguée dans l’espace privé, où elle contribue à l’élaboration d’identités choisies.

C’est ainsi qu’il faut à mon avis voir le refus d’intégrer une question sur l’appartenance religieuse dans le recensement de 2002 comme le signe d’un renforcement de la séparation entre l’État et la société civile. Ce sera notre premier point. Nous verrons ensuite tout ce que l’instrumentalisation politique de la religion (par le biais des identités ethniques) doit à la réduction de la religion en matière première symbolique, susceptible d’être retravaillée par des intérêts particuliers, et de servir de marqueur identitaire.

Un recensement fédéral d’inspiration libérale

Par libéral je n’entends pas ici l’idéologie libérale, mais le fait libéral, c'est-à-dire le mouvement vers une émancipation croissante des individus. Or, quoi de plus révélateur de cette radicalisation libérale que le choix qui a été fait de procéder à un recensement anonyme (aucun nom ne serait mentionné dans les questionnaires) et non obligatoire[1] (basé sur le principe du volontariat, ce qui est en contradiction avec la pratique des pays occidentaux) ? Pour ce qui est des identités collectives, la libéralisation s’est concrétisée à un double niveau, par la préférence pour le modèle de l’Etat-nation (par le crédit accordé à la citoyenneté : après la disparition en 1999 de toute référence ethnique dans les passeports russes, le recensement de 2002 a privilégié la question de la citoyenneté N°6 sur la citoyenneté par rapport à la question N°7 sur l’appartenance ethnique[2]) et par la primauté accordée aux individus sur leurs groupes d’appartenance. Posant la nationalité comme une donnée d’ordre privé, le recensement prenait acte de l’avancée du processus d’individualisation. C’est ainsi que les slogans du recensement s’adressaient à chaque individu en particulier : « Inscrivez-vous dans l’histoire »[3]. Et plus important, le principe de la liberté de choix s’est retrouvé au cœur de la question des identités collectives reconnues par l’Etat. L’accent fut placé sur le droit garanti à chacun de répondre comme bon lui semblerait à la question sur son appartenance nationale : la question N°7 était formulée ainsi : « Vaša nacional’naja prinadležnost’ (po samoopredeleniju oprašivaemogo) » (Votre appartenance nationale – selon l’autodénomination de la personne interrogée). Et les agents recenseurs devaient poser la question telle qu’elle était rédigée, sans rien rajouter.

C’est la même logique libérale qui a prévalu en matière religieuse. Mais autant la question sur la nationalité était inévitable (du fait des résistances venant à la fois de l’approche traditionnellement substantialistes des ethnographes et de l’attachement des élites des républiques nationales à un ethno-fédéralisme qui offre à l’ethnie éponyme une forte légitimité territoriale), autant l’État a pu se dégager de la question religieuse, et ce en dépit des demandes qui lui furent adressées de recenser les groupes confessionnels. En n’incluant aucune question sur l’appartenance religieuse, l’Etat fédéral s’est placé volontairement en retrait, comme garant public d’un droit constitutionnel à la liberté religieuse. L’idée était de confiner les croyances religieuses à la sphère individuelle et de privilégier un modèle individualiste de l’appartenance religieuse pour éviter les dangers du communautarisme. D’ailleurs, ce positionnement que l’on pourrait dire laïc a été partagé par le gouvernement tatar lorsque la tension est montée d’un cran entre Kryaschens orthodoxes et Tatars musulmans. Lors de cette affaire, on a bien vu que la privatisation de la religion est l’issue la plus évidente dans un contexte de mobilisations nationalistes autour de la religion.

 

Instrumentalisations politiques du religieux

 

C’est dans le cadre libéral offert par le recensement qu’il faut replacer l’instrumentalisation politique du religieux auquel on a pu assister. En effet, l’inscription des Kryaschens sur la liste des nationalités ne relève pas de la part des institutions centrales d’une distinction sur des critères religieux. Dans les milieux qui devaient composer la liste des nationalités, un consensus s’est formé sur l’idée simple et pragmatique d’accorder une visibilité aux groupes ethniques qui en feraient la demande. L’intention libérale des ethnographes s’est ainsi traduite par une subjectivisation des ethnies. Parce que leurs leaders présentaient les Krjašeny comme distincts des Tatars, ils obtinrent d’être reconnus séparément dans la liste des nationalités. Au contraire, faiblement revendicatifs, les Michars furent assimilés à un sous-groupe des Tatars et ils devraient être comptabilisés comme Tatars.

C’est à travers les problématiques identitaires pertinentes localement que cette mesure a été interprétée à Kazan et à Oufa. L’appropriation de cette question par les milieux nationalistes tatars et bachkirs fut exacerbée par la perspective d’une modification des équilibres ethno-démographiques (pour le Tatarstan l’enjeu était celui de la majorité statistique entre Russes et Tatars ; en Bachkirie, le combat pour les chiffres est un combat pour la première place après les Russes puisque l’ethnie bachkire - qui donne son nom à la république du Bachkortostan - ne représentait en 1989 que 21,9% de la population, contre 39,9% de Russes et 28,4% de Tatars). Aux yeux des nationalistes de Kazan, la reconnaissance des Kryaschens relevait d’une stratégie anti-tatare, visant à affaiblir le degré d’autonomie de leur république nationale. De leur côté, les historiens bachkirs n’ont eu de cesse de proclamer le bien-fondé d’une normalisation attendue depuis longtemps par les Kryaschens vivant dans les districts nord-ouest de Bachkirie. Des campagnes de propagande ont même été lancées en vue de « convertir » les populations indécises de cette région limitrophe avec le Tatarstan (et qui se distingue du reste de la Bachkirie par la prépondérance d’identités collectives ambivalentes). Le facteur religieux est intervenu dans ces débats interethniques, comme faire valoir pour des stratégies d’identification communautaire, comme source inépuisable de référents identitaires. A Oufa par exemple, on établit une nette distinction entre ethnie et religion, l’accent étant placé sur une conception à dominante territoriale, qui s'attache à démontrer la concomitance des frontières administratives et ethniques. À l'inverse, on insiste dans les cercles académiques de Kazan sur l'islam comme facteur de cohésion communautaire (comme « religion ethnique » en quelque sorte) pour réinvestir sous une même identité ethnique un territoire passablement discontinu (puisque le taux de taux de « territorialisation » des Tatars est beaucoup plus faible que celui des Bachkirs: en 1989, 60 % des Bachkirs résidaient en effet dans « leur » république, alors que seuls 26,6 % des Tatars étaient enregistrés au Tatarstan). Ces stratégies identitaires qui se servent de l’islam comme critère distinctif se retrouvent d’ailleurs dans les représentations communes que les Tatars et les Bachkirs ont les uns des autres, les Bachkirs étant réputés moins musulmans que les Tatars (avec évidement ce qui va avec de jugements de valeur dans un cas comme dans l’autre).

 

Pour conclure, on peut dire que l’élan libéral venu du centre a débouché sur une relativisation des appartenances ethniques. Et c’est justement lorsque l’appartenance ethnique cesse d’être coutumière pour devenir un choix individuel (et les résultats préliminaires du recensement pour RB tendent à le prouver, puisque la nationalité bachkire aurait recueilli près de 30% des « suffrages », phénomène qui valide la conception d’une identité comme ressource) que les milieux nationalistes se radicalisent et tendent à surinvestir le critère religieux. L’instrumentalisation des références religieuses dans la construction des identités nationales apparaît comme directement lié au processus de sécularisation. En effet, la religion est disponible pour une telle appropriation dans la mesure où elle s’est individualisée et a acquis un caractère diffus. Avec la diffusion des valeurs individualistes de la modernité, les anciennes déterminations collectives volent en éclat. Vient alors le temps des recompositions identitaires. Finalement, la religion et l’ethnicité concourent parallèlement ou ensemble à la refondation compensatoire de ces « nous » que la modernité disloque et dont elle renforce paradoxalement le besoin.

 

 

 



[1] Adoptée par la Douma en janvier 2002, la loi sur le recensement faisait de la participation une obligation civique (obščestvennaja objazannost’) et non légale : aucune sanction ne fut prévue à l’encontre des récalcitrants.

[2] Dans les questionnaires des recensements soviétiques, soit la question de la citoyenneté était réservée aux étrangers dûment enregistrés, soit – et tel fut le cas en 1937 et en 1959 – elle était posée à tout le monde mais venait après la question sur la nationalité. Voir V. Stepanov, « Etničeskaja identičnost’ i učet naselenija » (L’identité ethnique et le comptage de la population), Etnografija perepisi – 2002 (Ethnographie du recensement – 2002), Moscou : EAWARN, 2003, p. 32.

[3] Omniprésent, le slogan « Vpiši sebja v istoriju Rossii » devint rapidement le symbole le plus populaire du recensement.