prévention
des conflits intercommunautaires
par
Jean Perrin
|
D |
epuis
longtemps le gouvernement français est engagé dans la lutte
contre toute forme de discrimination raciale et de haine à
caractère raciste ou antisémite. Cette attitude ne vise pas
seulement à défendre telle ou telle catégorie de
population, encore moins à la favoriser par rapport à d'autres.
Elle vise tout simplement à défendre le système
démocratique français fondé sur l'égalité
des droits de l'homme et du citoyen et qui est seul capable de protéger
tous les citoyens.
Le dispositif de lutte contre le
racisme et l'antisémitisme est avant tout un dispositif de lutte contre
ce qui menace radicalement la survie du système démocratique,
compte tenu des enseignements tragiques du 20ème
siècle, c'est-à-dire renaissance d'une idéologie de
mépris de la personne humaine, de négation de
l'égalité fondamentale entre les êtres humains et de
promotion d'une hiérarchie raciale.
Il s'agit de protéger le
système lui-même contre les idéologies qui visent à
rompre radicalement avec un modèle politique fondé sur le respect
de la liberté, de l'égalité des conditions et de
l'identité propre de chaque individu. Chaque mois le Premier ministre
préside un comité interministériel chargé de lutter
contre le racisme et l'antisémitisme. Un rapport présenté
au ministre de l'Intérieur en octobre 2004 préconise qu'à
l'appellation de ce comité soit ajouté son objectif de
protéger la démocratie. L'auteur de ce rapport estime que ses attributions
devraient être élargies. Il devrait devenir l'organe de
coordination, d'arbitrage et de suivi de toutes les politiques de promotion de
l'égalité des chances, de surveillance des groupes
extrémistes et terroristes.
La lutte contre le racisme et l'antisémitisme
non seulement n'est pas dérogatoire aux libertés publiques, mais
elle doit les respecter strictement. La loi établit une distinction
entre ce qui est opinion – dont la libre expression est protégée
– et incitation à la haine raciale, négation de crimes contre
l'humanité, etc., qui sont considérés comme un
délit et à ce titre réprimés. Certes la loi peut
subir des améliorations et des compléments, mais elle doit
respecter scrupuleusement la liberté d'expression, en particulier en
matière de presse. La lutte contre les actes à caractère
raciste a pour but de protéger les valeurs fondamentales de la
démocratie, elle ne doit donc pas les dénaturer.
La répression en
matière de violences racistes et antisémites doit s'attacher
à sanctionner les individus. Cependant, à travers eux, il s'agit
essentiellement de faire barrage à la constitution d'idéologies
structurées, de réseaux organisés, de forces à
caractère politique qui constituent des dangers pour la République. Il convient donc
d'étudier les phénomènes de fond comme la montée de
forces organisées qui constituent de nouvelles menaces contre la
démocratie et l'ordre public et de nature à porter atteinte
à la vocation de l'Etat, qui est de protéger ses citoyens et
toutes les catégories de population se trouvant sur son territoire.
Il faut savoir que, contrairement
à la Grande-Bretagne, la République Française a pour
principe d'intégrer tous ses citoyens quelle que soit leur origine et de
leur donner l'égalité des chances par un même système
éducatif, que ce soit dans l'enseignement public ou dans l'enseignement
privé. Celui-ci est tenu de suivre les programmes d'éducation
fixés par l'Etat. La nation française forme à elle seule
une communauté et s'oppose
à l'idée anglo-saxonne de communautarisme fondé sur
des spécificités ou des différences ethniques ou
religieuses.
C'est pourquoi, selon le rapport
Rufin[1], « les actes racistes
et antisémites ne peuvent ni ne doivent être dilués dans la
problématique plus générale et sociale de la non
discrimination et de l'intégration. Quels que soient les liens
qu'entretiennent les deux domaines, celui des agressions est spécifique
et s'il devait être rapproché de quelque chose, ce serait
plutôt du terrorisme, dont il partage le même mépris pour la
vie humaine ». Dans les deux cas, l'Etat doit se protéger contre la
montée en puissance de réseaux et d'idéologies
incompatibles avec la démocratie, dont le passage à l'acte
violent est le principal moyen d'expression.
L'auteur de ce rapport estime que
racisme et antisémitisme, même s'ils doivent être
reliés entre eux en tant que menaces fondamentales à la
civilisation démocratique,
nécessitent cependant un examen séparé car dans la
France d'aujourd'hui les
problèmes auxquels ils renvoient sont bien différents et exigent des
formes de lutte distinctes.
Lutte contre l'antisémitisme
La recrudescence en France des actes à
caractère antisémite au cours des dernières années
est un fait incontestable Les
données statistiques dont disposent les autorités ne permettent
pas toutefois d'évaluer leur nombre de façon assez rigoureuse et
de rendre ainsi possible de les comparer à l'échelon
international avec les données des autres pays. En effet, les chiffres
en notre possession proviennent de trois sources différentes:
Ministère de l'Intérieur, Ministère de la Justice (depuis
l'été 2004) et Ministère de l'Education Nationale (depuis
le début de 2004).
Cette abondance de sources
témoigne certes de la vigilance du gouvernement, mais elle traduit en
même temps des écarts dans l'évaluation de délits.
En effet le mode de calcul est différent selon les ministères. Le
système policier enregistre des plaintes, le système
éducatif des sanctions disciplinaires et le système judiciaire
des poursuites, ce qui ne rend pas compte de la totalité des délits,
d'autant plus que bon nombre de ceux-ci sont commis par des mineurs. On observe
en revanche une complémentarité entre les chiffres du
Ministère de l'Intérieur et ceux du Ministère de
l'Education car les uns et les autres rendent compte d'événements
survenant dans des univers différents. Les chiffres du Ministère
de l'Intérieur font autorité et ce sont eux qui sont
communiqués à la Commission Nationale consultative des Droits de
l'Homme et qui servent de référence dans les publications.
Pourtant la justice dispose de tout
un arsenal de lois pour réprimer les crimes racistes et
antisémites: loi dite Perben 1 (9 septembre 2002) qui donne aux juges la
possibilité de réagir vite aux délits commis par de jeunes
délinquants, loi Lellouche (février 2003) qui aggrave les peines
en cette matière et loi Perben 2 (mars 2003), qui allonge la
prescription pour ce type de délits.
Cependant les divergences
constatées sont facilement exploitables tant par ceux qui veulent jeter
un doute sur la réalité et la gravité de ces
phénomènes que par ceux qui cherchent à démontrer
que la réponse gouvernementale n'est pas aussi ferme qu'ils le
souhaiteraient.
Les média et l'opinion ont
tendance à constater une baisse de l'extrême droite dans la
responsabilité des violences antisémites, tandis que la
montée d'un « nouvel » antisémitisme serait le propre
de jeunes issus de l'immigration, en particulier maghrébine, leur
passage à l'acte étant étroitement lié aux
événements du Moyen-Orient.
Le rapport Rufin ne rejette pas ces
explications, mais il estime que le phénomène est plus complexe.
Aussi distingue-t-il trois niveaux de responsabilité: celui des auteurs
de violences (antisémitisme par pulsion); celui des manipulateurs,
idéologues,réseaux politiques ou terroristes
(antisémitisme comme stratégie); celui des facilitateurs, qui par
leurs opinions – ou leur silence – légitiment les passages à
l'acte, tout en se gardant bien de les commettre eux-mêmes. C'est que le
rapport appelle l'antisémitisme
par procuration. A chaque groupe doit correspondre un type de
réponse particulier.
Les enquêtes sociologiques et
les interpellations par les forces de police et de gendarmerie montrent que la
plupart de ces délinquants ne peuvent être catalogués ni
à l'extrême droite ni parmi les délinquants connus des
quartiers réputés sensibles. Parmi ceux interpellés dans
ces quartiers, un pourcentage relativement faible est d'origine
maghrébine. Beaucoup d'autres sont originaires de pays sans lien avec le
conflit israélo-arabe, ce qui rend moins « naturelle » leur
identification éventuelle à la cause palestinienne. En outre,
parmi les interpellés catalogués à l'extrême droite,
bien peu appartiennent à des réseaux structurés. Plus que
des militants ou des jeunes en mal d'idéologie, il s'agit plutôt
de jeunes en déshérence
arborant de façon plus ou moins provocatrice les attributs « folkloriques »
su suprématisme blanc. Dans les trois catégories citées
plus haut le trait commun semble plutôt relever du déracinement,
de la perte de repère, de l'échec social et de la confusion
identitaire. On retrouve les mêmes traits chez les auteurs de fausses
alertes. Ils sont l'illustration d'une culture
de la pauvreté, qui n'est pas nécessairement la
conséquence d'une misère
matérielle mais plutôt d'un arrachement brutal hors d'un cadre
culturel traditionnel. Ayant perdu leurs repères traditionnels, ces
individus souffrent d'une frustration
sociale consécutive à un contact brutal et sans cohérence
avec la modernité, la destruction des liens familiaux et des
schémas d'autorité. Cette culture de la pauvreté, qui est
en fait une culture de la faiblesse et de la fragilité, engendre la
violence quotidienne, l'usage d'alcool et de drogue et la criminalité
qui leur est inhérente. Elle installe le malaise identitaire et rend ces
populations sensibles aux représentations politiques extrémistes,
qui leur proposent une relecture de leur héritage culturel sur un mode
radical, mégalomane et violent. L'islamisme radical et les
idéologies néonazies trouvent un terrain favorable dans ce milieu
fragile et instable.
Le « nouvel »
antisémitisme apparaît donc plus hétérogène
que ne le supposent ceux qui en font une spécificité
maghrébine et une conséquence des événements du
Moyen-Orient. Une immense majorité de Maghrébins est
engagée dans des parcours d'intégration et elle est fort
éloignée de la violence antisémite. Inversement, des
jeunes d'autres origines (Africains, Antillais et même Français
métropolitains de souche) peuvent, s'ils éprouvent un malaise
identitaire, s'identifier à la lutte palestinienne, voire se convertir
à l'islam et prendre part à des agressions antisémites.
Les populations qui, dans la France
d'aujourd'hui, se situent sur les marges de la précarité sociale
et culturelle sont soumises à des influences diverses et souvent opposées.
Elles peuvent s'orienter soit vers l'adhésion aux valeurs
républicaines soit vers des attitudes violentes.
Pour faire face à ces
défis sociaux, il convient de relancer les processus
d'intégration et d'égalité des chances en s'attaquant
à la question de la marginalisation sociale des populations qui,
victimes d'une discrimination, peuvent à leur tour céder au
racisme et à la violence antisémite. Le juif est un bouc
émissaire traditionnel.
La précarité sociale
ne saurait justifier ces violences et la lutte contre celles-ci comme contre
toutes les formes de délinquance nécessite une action
répressive.
Il n'est pas nécessaire pour
cela d'inventer de nouvelles lois. La loi couvre actuellement le domaine de la
haine raciale, de la négation de crimes contre l'humanité, et les
délits de droit commun liés à celles-ci.
De meilleurs résultats
peuvent être obtenus par l'amélioration des moyens d'investigation
de la police: de nombreuses d'affaires ont été classées
faute d'avoir vu l'enquête aboutir.
Le rapport Rufin recommande de
veiller à ne plus banaliser la parole antisémite en milieu
scolaire et de prendre des sanctions adéquates. Il propose que les chefs
d'établissement scolaires portent les faits graves à la
connaissance des autorités judiciaires. Le recours aux poursuites
devrait dépendre non seulement de la gravité des faits mais aussi
de l'isolement et de la vulnérabilité de la victime.
Cependant, avant d'avoir recours
à ces mesures, il convient de se livrer à un double travail
d'explication. En effet, les symboles de croix gammée et de croix
celtique échappent souvent à la compréhension des enfants.
En outre, ceux-ci ignorent généralement l'existence de lois
relatives à ces questions et fréquemment le mot « antisémite »
leur est complètement étranger.
La justice en tout cas a
décidé d'appliquer la tolérance zéro à
l'égard des manifestations de type néonazi. Pour la
première fois, en novembre 2004, un tribunal a condamné un jeune
Français de 22 ans, auteur de graffiti néonazis à
Douaumont, près de Verdun, à deux ans de prison dont un ferme.
D'autres jeunes coupables de semblables graffiti ont été conduits
sur les vestiges du village d'Oradour-sur-Glane dont les habitants furent
massacrés par les troupes nazies en 1944. Pour la plupart ils ignoraient
tout de ces faits. Ceci montre la nécessité pour les enseignants
de sensibiliser les enfants aux tragédies historiques du 20ème
siècle et en particulier à l'histoire de la Deuxième
Guerre Mondiale.
L'implication de l'extrême
droite dans les actes antisémites est en baisse régulière
depuis une dizaine d'années. Le Front National a nettement
infléchi sa position à l'égard des juifs et a
marginalisé les groupuscules les plus radicaux. Ce serait une erreur que
de relâcher la surveillance sur les franges extrémistes de ces
milieux.
Le terrorisme
On ne peut pas mettre sur le même pied les
insultes et agressions antisémites et le terrorisme d'inspiration
islamique. Dans le premier cas il s'agit d'une délinquance
désorganisée, dans le deuxième d'une criminalité
organisée. L'exemple de certains jeunes
Français d'origine arabe faits prisonniers en Afghanistan montre
cependant qu'il est possible de passer de l'un à l'autre. Les
autorités doivent être particulièrement vigilantes à
ce sujet. Pour l'islamologue français Gilles Kepel, il existe un nouvel
enjeu qu'il appelle la bataille d'Europe. En effet, après avoir perdu le
combat contre les régimes en place dans les pays arabes et
provoqué la mobilisation massive des Etats-Unis, il ne resterait plus guère
qu'un seul front aux mouvements extrémistes islamiques: la
conquête de la jeunesse européenne. La jeunesse issue de
l'immigration doit choisir entre une
adhésion aux valeurs républicaines et une participation à
une vie citoyenne menant à une ascension sociale ou bien un rejet des
valeurs occidentales et un engagement dans les rangs des islamistes radicaux
qui prêchent la haine de l'Occident.
Il s'agit pour les autorités
de surveiller et de réprimer les forces qui tentent d'organiser une
criminalité de grande envergure, à soubassement politique et
religieux dont le contenu est essentiellement négatif: opposition aux
valeurs démocratiques, à la laïcité et aux droits de
l'Homme.
Lutte contre le racisme
La question du racisme est plus difficile à
cerner que la notion d'antisémitisme car elle concerne des groupes
ethniques aux origines variées. Le racisme peut se manifester par des
violences physiques ou verbales, mais il peut aussi prendre d'autres formes
plus subtiles: ségrégation et discrimination. Les fondements mêmes
du modèle républicain français, qui interdisent de
distinguer les citoyens selon des critères ethniques ou religieux,
rendent difficile l'évaluation de l'ampleur de ces
phénomènes. En effet, nombre de personnes issues de l'immigration
possèdent la nationalité française et le racisme peut les
concerner autant que des étrangers.
Le système républicain
français est sans doute celui qui allé le plus loin dans sa
volonté d'éradiquer toute différence entre ses citoyens.
La violence raciste est en France essentiellement l'œuvre de
groupes minoritaires idéologisés, avec une forte
spécificité régionale et notamment corse, qui compte pour
près de la moitié de ces actes. Cependant les données dont
on dispose donnent une image assez imprécise des actes commis. Il est en
particulier difficile de distinguer les « frottements sociaux »
(rixes entre voisins ou insultes d'automobilistes) des préjugés
raciaux latents. Il faut souligner aussi que ce ne sont pas les actes
isolés qui menacent la démocratie mais les réseaux
organisés.
Certaines associations incriminent
aussi les forces de l'ordre, en particulier la police et déclarent que
dans ces conditions les victimes répugnent à déposer
plainte auprès de celle-ci Les
autorités policières réfutent ce genre d'accusations et
insistent au contraire sur les efforts accomplis pour améliorer la
formation des forces de sécurité dans le domaine de la prise en
charge des violences racistes. Elles se réfèrent en particulier
au Memento procédural de lutte contre le racisme et
l'antisémitisme élaboré récemment et destiné
à être diffusé auprès de tous les services de police
et de gendarmerie. Elles soulignent aussi la rigueur des procédures de
sanction.
Dans un discours prononcé le
8 juillet 2004, le Président de la République Française
Jacques Chirac a publiquement condamné les actes de racisme et
d'antisémitisme qui « blessent les corps et choquent les âmes
et disent l'obscurantisme, l'ignorance et la bêtise. Ils expriment le
fanatisme, la volonté d'humilier, d'abaisser. Ils traduisent le refus de
la différence et le rejet de l'autre. Tous ces actes reflètent la
part la plus sombre de l'âme humaine. Ils sont indignes de la France ».
Il existe d'ores et
déjà des structures nouvelles telles que la Haute Autorité
de lutte contre les discriminations. Le rapport Rufin conclut toutefois qu'il
pourrait être utile de mettre en place un deuxième « guichet »
au niveau départemental dans la mesure où il ne
représenterait pas un signe de défiance vis-à-vis de
l'action des forces de l'ordre. Cette cellule pourrait être
rattachée au Préfet et
comprendre un magistrat et des représentants d'associations agréées.
Les formes d'expression du racisme
sont nombreuses et variées. Les violences, insultes et actes
d'intimidation sont les plus spectaculaires. Mais d'autres phénomènes,
plus insidieux, constituent une forme aussi grave, parfois plus, du racisme: la
discrimination dans le travail, l'accès au logement, l'éducation.
Les actes isolés doivent
certes être traités et réprimés, mais ils sont moins
à redouter que les violences perpétrées en bande, par des
individus foncièrement opposés aux valeurs démocratiques.
Les autorités politiques
doivent réagir à ces actes, mais elles doivent le faire d'une
manière équilibrée et pas seulement « à chaud »
car l'impact en est moindre sur le fond, mais elles revêtent un
caractère symbolique, qui donne aux victimes la mesure de
l'intérêt qu'on leur porte et en même temps les rassure.
Fonctions et rôle de la police
De grands efforts de formation et d'information de la
police ont été accomplis ces dernières années. La
mutation de plus en plus sociale du métier de policier s'est traduite
par l'amélioration de l'accueil et de l'écoute de la population.
Le projet existe de créer dans les postes un référent anti-discrimination
pour prendre en charge les victimes du racisme. Il faut en même temps
être conscient que, lors de leurs interventions dans des des quartiers
difficiles, les policiers sont souvent confrontés à des
situations dangereuses générant un stress important qui peut
engendrer des dérapages. Là aussi il faut distinguer le simple
débordement du comportement systématique.
Depuis 1997, il a été
constaté que le décalage persistant entre l'offre publique de
sécurité et les attentes de la population justifiaient une
réorientation stratégique de la police. En effet, les mutations
de la délinquance devenue de plus en plus violente et l'apparition d'un
sentiment de plus grande insécurité ont rendu nécessaires
des ajustements nouveaux. C'est pourquoi il a été
décidé en 2000 de mettre en place une « police de
proximité » dont la mission consiste à s'implanter sur le
terrain local et être à l'écoute de la population. Il
s'agit d'une mutation et d'un effort important demandé à la
police nationale, plus habituée à la lutte contre la grande
délinquance et au maintien de l'ordre public.
En outre les rondes automobiles dans
les quartiers ne sont pas de nature à créer des liens avec la
population. Si l'action de la police à bicyclette permet à
celle-ci d'être plus proche des gens, le système de l'îlotage[2] a ses limites et il a
connu des dysfonctionnements. C'est pourquoi il a pratiquement
été abandonné. Quant à la police de
proximité, son instauration a suscité de profonds débats
et ses missions font toujours l'objet de controverses au sein même de
l'institution policière. En clair, les policiers ne sont pas des « assistantes
sociales ».
La poursuite du recrutement
diversifié de policiers d'origines ethniques différentes devrait
améliorer grandement la situation. Le programme des « Cadets de la
République » ouvre des carrières policières à
des jeunes issus de quartiers difficiles. Ce type de recruter devrait permettre
de surmonter le risque de fracture sociale. Médiateurs naturels, les
agents d'origines ethniques variées peuvent jouer un rôle
important dans l'action de la police de proximité dans ces zones. Il ne
faut pas se dissimuler cependant que ces policiers ou contrôleurs de
trains peuvent eux aussi être exposés à des manifestations
d'agressivité, y compris de la part de personnes issues de l'immigration
qui, les qualifiant de traîtres, les incitent à se
détourner de toute « collaboration » avec les Blancs.
Ces outrages doivent être
sanctionnés car ils portent atteinte à l'intégration et
à l'esprit même de la République. A cet égard, la
procédure judiciaire française devrait être
améliorée afin de rendre plus facile la comparution
immédiate des coupables.
L'école
Les ministères de l'Education, de
l'Intérieur et de la Justice ont élaboré une circulaire
commune (13 septembre 2004) définissant l'attitude à observer en
matière de racisme et d'antisémitisme. A l'école, il
convient de distinguer ce qui est superficiel (injures proférées
entre personnes ou entre groupes) de la persécution systématique
par l'ostracisme ou l'agression physique d'un élève ou d'un groupe
minoritaire. L'école doit maintenir et renforcer son rôle
éducateur, notamment par la connaissance de l'autre et de sa culture.
Le racisme d'extrême droite
Une mention particulière doit être faite
du racisme d'extrême droite, qui se manifeste par l'action
d'éléments isolés ou de groupuscules inspirés par
des idéologues prompts à stigmatiser l'étranger, que l'on
rend responsable de tous les maux. Ces réseaux disposent d'une large
autonomie et sont souvent l'expression
ou le reflet d'une spécificité locale. L'exemple de l'Alsace et
de la Corse est révélateur à cet égard. En Alsace,
les manifestations du racisme se
manifestent fréquemment à l'occasion de commémorations. La
Corse pour sa part est responsable de plus de la moitié des violences
racistes commises en France. Cette spécificité est complexe
à analyser: rejet de l'« étranger » continental et
surtout de celui d'origine maghrébine. Les auteurs de ces actes ont
souvent des motivations politiques ou mafieuses. Ils se placent
fréquemment en protecteurs de la population, en particulier contre les
narcotrafiquants, et prenant acte de l'absence de vraie action des
autorités aux informations qu'ils leur communiquent, ils s'attaquent eux-mêmes
aux coupables présumés. Le racisme se trouve ainsi
transformé en outil politique.
Les réseaux virtuels
Le racisme peut se manifester aussi par le biais
d'Internet. Cette menace est considérée comme plus pernicieuse
que des inscriptions injurieuses sur les murs. La prise en compte de la
cybercriminalité par les autorités est encore imparfaite. Certaines associations assurent
une veille en matière de racisme et d'antisémitisme. Il reste
à la police le soin de se doter de moyens d'investigation particuliers.
Il est serait souhaitable de créer un service international de coopération
policière dans le domaine de la cybercriminalité, afin de
résoudre notamment les problèmes de procédure posés
par les sites hébergés à l'étranger.
L'immigration
Dans la France d'aujourd'hui, le
phénomène de l'immigration a pris des formes nouvelles et la
question sociale est devenue une question raciale. Le problème se pose
de l'intégration des enfants des travailleurs immigrés
arrivés dans les années 60 et de leur emploi.
Cette immigration continue, bien
qu'elle soit officiellement arrêtée depuis 1974. Seuls sont admis
le regroupement familial et le recours au droit d'asile. La France vit ainsi
depuis trente ans dans une hypocrisie qui consiste à occulter
l'immigration économique dont elle a pourtant besoin;
Cette attitude a pour conséquence de créer une population clandestine
précaire, fragilisée et exploitée, regardée par les
Français comme des paresseux et des fraudeurs plus que comme des
travailleurs. Cette criminalisation de l'immigration a un effet
désastreux sur l'image de l'étranger considéré
comme un parasite.
Un grand pas serait franchi, en
matière de racisme et de discrimination, en posant de manière
ouverte et concrète la question de l'immigration économique. On
sait que la plupart des nouveaux arrivants ne fuient pas des persécutions.
Il est irrationnel de les contraindre à inventer des histoires
fantaisistes pour se réclamer du droit d'asile.
Il conviendrait donc d'admettre que
la France, comme d'autres pays, a besoin d'immigration et de créer
à l'exemple du Canada ou de l'Australie des filières
d'immigration économique dont les critères de choix seraient
définis. Ceci permettrait en même temps d'envisager le retour de
ces immigrés au bout de quelques années, sans qu'il y ait rupture
avec leur pays d'origine. C'est d'ailleurs ce à quoi aspirent bon nombre
d'africains une fois qu’ils ont amassé un pécule. Il est en effet
considéré comme humiliant et honteux de rentrer au pays
démuni de ressources après avoir été
expulsés.
La régulation officielle
d'une immigration qui avouerait son nom est de nature à changer l'image
portée sur l'étranger et à réduire ainsi l'un des
préjugés qui fondent le racisme aujourd'hui.
La France a su
faire face à la transformation radicale de la société
française depuis cinquante ans en rejetant le modèle communautariste
anglo-saxon dont on observe les limites et en s'efforçant au contraire
d'intégrer des communautés d'origines culturelles et ethniques
variées. Le modèle français n'a pas toujours
été compris, ainsi qu'en témoigne la controverse sur les
signes religieux à l'école.
Le Conseil de l'Europe a
demandé à la France de « développer des statistiques
sur une base ethnique afin de recueillir des données précises en
matière de discrimination raciale et de situation sociale de certaines
catégories de populations ». De telles requêtes ne peuvent
que laisser perplexe. En effet, les principes républicains dont se
réclame la France suppose une autre conception de la citoyenneté
et nous interdisent d'établir une distinction, fut-elle pour la bonne
cause, entre les diverses de la Nation. De même la Constitution
française interdit de concéder des droits particuliers aux
minorités.
Le racisme et l'antisémitisme
ne sont pas des phénomènes marginaux. Ils sont au cœur de
l'évolution de la société française. La France
entend maintenir sa conception républicaine de la société
dans l'intérêt même de la démocratie. « La
république est une et indivisible », proclamait la
Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789. Toute
dérive communautaire est de nature à provoquer des affrontements
entre groupes hostiles et à saper ainsi la paix sociale et
l'unité de la République. Le rapport présenté en
octobre 2004 au Ministre de l'Intérieur affirme que le destin de la
liberté et de l'égalité se joue aujourd'hui sur le terrain
de la fraternité. Cependant en démocratie il ne s'agit pas de
vaincre mais de convaincre.
[1] Chantier sur la lutte contre le racisme et
l'antisémitisme, rapport présenté par Jean-Christophe
Rufin, médecin et Président d'une association humanitaire,
présenté au Ministre de l'Intérieur, de la
Sécurité Intérieure et des Libertés Locales le 19
octobre 2004.
[2] L'îlotage
consiste à diviser un quartier en unités administratives
(îlots) placées chacune sous la surveillance d'un policier. En
contact avec la population, l'îlotier incarne la permanence
policière sur la voie publique, mais n'exerce pas de fonctions
répressives.